NATURE – Retrouver le désir profond

2016 Humour Rogations et rotationsDans un article récent du journal La Croix, le philosophe Jean Claude Eslin (auteur du récent « Le christianisme au défi de la nature », partage son regard sur le défi écologique en cours.

Aujourd’hui, nous, chrétiens, concevons et aimons des hommes abstraits de leur environnement cosmique. C’est insuffisant. Nous devons repenser notre lien à la nature, entendue à la fois comme nature autour de nous, hors de nous et en nous. Aujourd’hui, le christianisme est obligé de redéfinir ce qu’est l’homme dans la nature, ce qu’il n’a jamais eu vraiment l’occasion de faire depuis ses origines. (…) Les anciens se percevaient comme dans la nature et cherchaient des accommodements, des compromis, avec elle. On le voit chez les stoïciens, qui s’efforcent de vivre selon la nature. Le monde chrétien a vécu sur cet héritage de l’Antiquité jusqu’au XIIe siècle, sans grande originalité. Les moines du XIIe siècle, comme ceux de Cîteaux, reprenaient encore des expressions stoïciennes comme « Marche selon la nature ». Par la suite, le christianisme a perdu l’héritage antique. L’homme occidental, compris comme volonté, est devenu un être abstrait, dépouillé de la nature. Pourtant, Thomas a eu l’audace de construire une théologie à partir d’Aristote, c’est-à-dire à partir d’une philosophie naturaliste. Mais très vite, sa lecture a été biaisée par l’insistance sur la loi naturelle et la distinction entre naturel et surnaturel. On peut donc considérer que la théologie de la nature de Thomas d’Aquin n’a pas eu sa chance. Pour sortir du néothomisme, le concile Vatican II a renoncé à employer le mot de surnaturel. Il a bien senti la nécessité d’adopter un nouveau langage. Mais un concile ne peut qu’indiquer un changement de cap, un nouvel angle d’attaque. Il ne lui revient pas d’élaborer une pensée nouvelle. (…) Paul affirme une solidarité profonde entre l’humain et le cosmique. Toute la pensée de Paul est une pensée de l’« avec » (sun) : cette préposition est caractéristique du langage de Paul. « Être avec », « agir avec » sont chez lui des expressions courantes. Cet avec implique une interaction du christianisme avec l’ensemble de la création et de la civilisation, un esprit d’équipe. Cet avec nous bouleverse, si nous éprouvons quotidiennement les effets et les conséquences du défaut de solidarité avec la terre. (…) Il faut associer désir et limite, comme l’ont fait de manière très différente Augustin et Thomas d’Aquin. Chez eux, le désir a une place capitale. Si on est habité par cette philosophie du désir, la limite devient recevable.

DL

Source : art. Élodie Maurot, le 21/07/2017 à 10h16

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White et les serpents

Le symposium « Religion et gouvernance environnementale » organisé à l’université de Yale est un des lieux universitaires intéressants aujourd’hui sur la question du rapport entre religions et écologie. Parmi les compte-rendus de la dernière rencontre, début juin 2012, voici quelques extraits d’une conférence donnée par Matthew T. Riley (matthew.riley@aya.yale.edu)  à propos de Lynn White (trad. LD).

Pour info ou rappel, Lynn White, historien médiéviste américain, de confession presbytérienne, est devenu célèbre dans le monde de l’écologie pour un article publié en 1967 dans la revue Science, intitulé « Les racines historiques de notre crise écologique », dans lequel il analysait l’évolution de la théologie et des pratiques médiévales comme étant en partie responsable d’un rapport à la nature de plus en plus artificiel dans le contexte chrétien. L’article a connu un grand succès dans le contexte contestataire des années 60-70 et est souvent encore invoqué pour assimiler les excès du capitalisme destructeur de la planète avec le judéo-christianisme qui lui aurait donné naissance du fait de cet éloignement de l’enracinement naturel. De là découle une lecture sombre de l’héritage biblique, responsable de la « domination aveugle », d’un anthropocentrisme destructeur et de progrès scientifiques dérégulés.

Depuis lors, l’analyse de Lynn White a été contestée et relativisée par bien des manières. Ici, l’auteur propose surtout de mieux connaître l’auteur de cet article à travers un évènement qui lui est arrivé en 1926 au cours d’un voyage en Inde de celui qui n’avait alors que 19 ans. Au cours d’une pause, il observe des ouvriers travaillant à la construction d’une route destinée à faciliter l’expédition du thé indien. Lire la suite