PAPE FRANCOIS – Verbatim

PAPE FRANCOIS

2013

16 mars 2013 (3 jours après son élection) – Discours adressé aux médias

Certains ne savaient pas pourquoi l’Évêque de Rome a voulu s’appeler François. Certains pensaient à François Xavier, à François de Sales, et aussi à François d’Assise. Je vais vous raconter l’histoire. À l’élection, j’avais à côté de moi l’Archevêque émérite de Sao Paulo et aussi le Préfet émérite de la Congrégation pour le Clergé, le Cardinal Claudio Hummes : un grand ami, un grand ami ! Quand la chose devenait un peu dangereuse, lui me réconfortait. Et quand les votes sont montés aux deux tiers, l’applaudissement habituel a eu lieu, parce que le Pape a été élu. Et lui m’a serré dans ses bras, il m’a embrassé et m’a dit : « N’oublie pas les pauvres ! » Et cette parole est entrée en moi : les pauvres, les pauvres. Ensuite, aussitôt, en relation aux pauvres j’ai pensé à François d’Assise. Ensuite j’ai pensé aux guerres, alors que le scrutin se poursuivait, jusqu’à la fin des votes. Et François est l’homme de la paix. Et ainsi est venu le nom, dans mon cœur : François d’Assise. C’est pour moi l’homme de la pauvreté, l’homme de la paix, l’homme qui aime et préserve la création ; en ce moment nous avons aussi avec la création une relation qui n’est pas très bonne, non ? C’est l’homme qui nous donne cet esprit de paix, l’homme pauvre… Ah, comme je voudrais une Église pauvre et pour les pauvres !

19 mars 2013. Être des gardiens de la création tout entière :
Homélie de la messe solennelle d’inauguration de son pontificat, à l’occasion de la fête de la saint Joseph

Comment Joseph vit-il sa vocation de gardien de Marie, de Jésus, de l’Église ? Dans la constante attention à Dieu, ouvert à ses signes, disponible à son projet, non pas tant au sien propre ; et c’est cela que Dieu demande à David, comme nous l’avons entendu dans la première Lecture : Dieu ne désire pas une maison construite par l’homme, mais il désire la fidélité à sa Parole, à son dessein ; c’est Dieu lui-même qui construit la maison, mais de pierres vivantes marquées de son Esprit. Et Joseph est « gardien », parce qu’il sait écouter Dieu, il se laisse guider par sa volonté, et justement pour cela il est encore plus sensible aux personnes qui lui sont confiées, il sait lire avec réalisme les événements, il est attentif à ce qui l’entoure, et il sait prendre les décisions les plus sages. En lui, chers amis, nous voyons comment on répond à la vocation de Dieu, avec disponibilité, avec promptitude, mais nous voyons aussi quel est le centre de la vocation chrétienne : le Christ !

Nous gardons le Christ dans notre vie, pour garder les autres, pour garder la création !

La vocation de garder, cependant, ne nous concerne pas seulement nous les chrétiens, elle a une dimension qui précède et qui est simplement humaine, elle concerne tout le monde. C’est le fait de garder la création tout entière, la beauté de la création, comme il nous est dit dans le Livre de la Genèse et comme nous l’a montré saint François d’Assise : c’est le fait d’avoir du respect pour toute créature de Dieu et pour l’environnement dans lequel nous vivons. C’est le fait de garder les gens, d’avoir soin de tous, de chaque personne, avec amour, spécialement des enfants, des personnes âgées, de celles qui sont plus fragiles et qui souvent sont dans la périphérie de notre cœur. C’est d’avoir soin l’un de l’autre dans la famille : les époux se gardent réciproquement, puis comme parents ils prennent soin des enfants et avec le temps aussi les enfants deviennent gardiens des parents. C’est le fait de vivre avec sincérité les amitiés, qui sont une garde réciproque dans la confiance, dans le respect et dans le bien. Au fond, tout est confié à la garde de l’homme, et c’est une responsabilité qui nous concerne tous. Soyez des gardiens des dons de Dieu ! Et quand l’homme manque à cette responsabilité, quand nous ne prenons pas soin de la création et des frères, alors la destruction trouve une place et le cœur s’endurcit. À chaque époque de l’histoire, malheureusement, il y a des « Hérode » qui trament des desseins de mort, détruisent et défigurent le visage de l’homme et de la femme.

Je voudrais demander, s’il vous plaît, à tous ceux qui occupent des rôles de responsabilité dans le domaine économique, politique ou social, à tous les hommes et à toutes les femmes de bonne volonté : nous sommes « gardiens » de la création, du dessein de Dieu inscrit dans la nature, gardiens de l’autre, de l’environnement ; ne permettons pas que des signes de destruction et de mort accompagnent la marche de notre monde ! Mais pour « garder » nous devons aussi avoir soin de nous-mêmes ! Rappelons-nous que la haine, l’envie, l’orgueil souillent la vie ! Garder veut dire alors veiller sur nos sentiments, sur notre cœur, parce que c’est de là que sortent les intentions bonnes et mauvaises : celles qui construisent et celles qui détruisent ! Nous ne devons pas avoir peur de la bonté, et même pas non plus de la tendresse ! Et ici j’ajoute alors une remarque supplémentaire : le fait de prendre soin, de garder, demande bonté, demande d’être vécu avec tendresse. Dans les Évangiles, saint Joseph apparaît comme un homme fort, courageux, travailleur, mais dans son âme émerge une grande tendresse, qui n’est pas la vertu du faible, mais au contraire, dénote une force d’âme et une capacité d’attention, de compassion, de vraie ouverture à l’autre, d’amour. Nous ne devons pas avoir peur de la bonté, de la tendresse !

5 juin 2013, Audience générale, pour la Journée mondiale de l’environnement,

Chers frères et sœurs, bonjour !

Je voudrais m’arrêter aujourd’hui sur la question de l’environnement, comme j’ai déjà eu l’occasion de le faire en diverses occasions. C’est ce que me suggère également la célébration aujourd’hui de la Journée mondiale de l’environnement, promue par les Nations Unies, qui lance un puissant rappel à la nécessité d’éliminer le gaspillage et la destruction des aliments.

Lorsque nous parlons d’environnement, de la création, ma pensée va aux premières pages de la Bible, au Livre de la Genèse, où l’on affirme que Dieu établit l’homme et la femme sur terre afin qu’ils la cultivent et qu’ils la gardent (cf. 2, 15). Cela suscite en moi les questions suivantes : Que signifie cultiver et garder la terre ? Cultivons-nous et gardons-nous vraiment la création ? Ou bien est-ce que nous l’exploitons et nous la négligeons ? Le verbe « cultiver » me rappelle à l’esprit le soin que l’agriculteur prend de sa terre afin qu’elle porte du fruit et que celui-ci soit partagé : combien d’attention, de passion et de dévouement ! Cultiver et garder la création est une indication de Dieu donnée non seulement au début de l’histoire, mais à chacun de nous; cela fait partie de son projet ; cela signifie faire croître le monde avec responsabilité, en le transformant afin qu’il soit un jardin, un lieu vivable pour tous. Benoît XVI a rappelé à plusieurs reprises que ce devoir qui nous a été confié par Dieu Créateur exige de saisir le rythme et la logique de la création. Au contraire, nous sommes souvent guidés par l’orgueil de dominer, de posséder, de manipuler, d’exploiter; nous ne la « gardons » pas, nous ne la respectons pas, nous ne la considérons pas comme un don gratuit dont il faut prendre soin. Nous sommes en train de perdre l’attitude de l’émerveillement, de la contemplation, de l’écoute de la création; et ainsi, nous ne sommes plus capables d’y lire ce que Benoît XVI appelle « le rythme de l’histoire d’amour de Dieu avec l’homme ». Pourquoi est-ce le cas ? Parce que nous pensons et vivons de façon horizontale, nous nous sommes éloignés de Dieu, nous ne lisons pas ses signes.

Mais « cultiver et garder » ne comprend pas seulement le rapport entre nous et l’environnement, entre l’homme et la création, cela concerne également les relations humaines. Les Papes ont parlé d’écologie humaine, en étroite relation à l’écologie de l’environnement. Nous vivons actuellement un moment de crise ; nous le voyons dans l’environnement, mais surtout, nous le voyons dans l’homme. La personne humaine est en danger : cela est certain, la personne humaine aujourd’hui est en danger, voilà l’urgence de l’écologie humaine ! Et le danger est grave, parce que la cause du problème n’est pas superficielle, mais profonde : ce n’est pas seulement une question d’économie, mais d’éthique et d’anthropologie. L’Église l’a souligné à plusieurs reprises ; et beaucoup disent : oui, c’est juste, c’est vrai… mais le système continue comme avant, parce que ce qui prime, parce que ce qui domine, ce sont les dynamiques d’une économie et d’une finance sans éthique. Ce qui commande aujourd’hui, ce n’est pas l’homme, c’est l’argent, l’argent, le gain commande. Et Dieu notre Père a donné le devoir de garder la terre non pas à l’argent, mais à nous : aux hommes et aux femmes. Nous avons ce devoir ! En revanche, les hommes et les femmes sont sacrifiés aux idoles du profit et de la consommation : c’est la « culture du rebut ». Si un ordinateur se casse, c’est une tragédie, mais la pauvreté, les nécessités, les drames de tant de personnes finissent par faire partie de la normalité. Si une nuit d’hiver, tout près d’ici, via Ottaviano, par exemple, une personne meurt, ce n’est pas une nouvelle. Si dans tant de parties du monde, il y a des enfants qui n’ont rien à manger, ce n’est pas une nouvelle, cela semble normal. Il ne peut pas en être ainsi ! Et pourtant, ces choses entrent dans la normalité : que certaines personnes sans domicile fixe meurent de froid dans la rue, cela n’est pas une nouvelle. En revanche, une baisse de dix points dans les bourses de certaines villes représente une tragédie. Quelqu’un qui meurt, ce n’est pas une nouvelle, mais si les bourses chutent de dix points, c’est une tragédie ! Ainsi, les personnes sont mises au rebut, comme si elles étaient des déchets.

Cette « culture du rebut » tend à devenir une mentalité commune, qui contamine tout le monde. La vie humaine, la personne, ne sont plus considérées comme une valeur primaire à respecter et à garder, en particulier si elle est pauvre ou handicapée, si elle ne sert pas encore — comme l’enfant à naître — ou si elle ne sert plus — comme la personne âgée. Cette culture du rebut nous a rendus insensibles également aux gaspillages et aux déchets alimentaires, qui sont encore plus répréhensibles lorsque dans chaque partie du monde malheureusement, de nombreuses personnes et familles souffrent de la faim et de la malnutrition. Jadis, nos grands-parents faisaient très attention à ne rien jeter de la nourriture qui restait. Le consumérisme nous a poussés à nous habituer au superflu et au gaspillage quotidien de nourriture, à laquelle parfois nous ne sommes plus capables de donner la juste valeur, qui va bien au-delà des simples paramètres économiques. Rappelons-nous bien, cependant, que lorsque l’on jette de la nourriture, c’est comme si l’on volait la nourriture à la table du pauvre, à celui qui a faim ! J’invite chacun à réfléchir sur le problème de la perte et du gaspillage de la nourriture, pour identifier des façons et des moyens qui, en affrontant sérieusement cette problématique, puissent être des instruments de solidarité et de partage avec les personnes le plus dans le besoin.

Il y a plusieurs jours, en la fête du Corpus Domini, nous avons lu le récit du miracle des pains : Jésus donne à manger à la foule avec cinq pains et deux poissons. Et la conclusion du passage est importante : « Ils mangèrent et furent tous rassasiés, et ce qu’ils avaient eu de reste fut emporté : douze couffins » (Lc 9, 17). Jésus demande à ses disciples que rien ne soit perdu: pas de gaspillage ! Puis, il y a ce détail des douze couffins : pourquoi douze ? Qu’est-ce que cela signifie ? Douze est le nombre des tribus d’Israël, il représente de façon symbolique le peuple tout entier. Et cela nous dit que lorsque la nourriture est partagée de façon équitable, avec solidarité, personne ne manque du nécessaire, chaque communauté peut répondre aux besoins des plus pauvres. Écologie humaine et écologie de l’environnement vont de pair.

Je voudrais alors que nous prenions tous l’engagement sérieux de respecter et de garder la création, d’être attentifs à chaque personne, de combattre la culture du gaspillage et du rebut, pour promouvoir une culture de la solidarité et de la rencontre. Merci.

24 novembre 2013, Encyclique Evangeli gaudium

215 (…) Il y a d’autres êtres fragiles et sans défense, qui très souvent restent à la merci des intérêts économiques ou sont utilisés sans discernement. Je me réfère à l’ensemble de la création. En tant qu’êtres humains, nous ne sommes pas les simples bénéficiaires, mais les gardiens des autres créatures. Moyennant notre réalité corporelle, Dieu nous a unis si étroitement au monde qui nous entoure, que la désertification du sol est comme une maladie pour chacun ; et nous pouvons nous lamenter sur l’extinction d’une espèce comme si elle était une mutilation. Ne faisons pas en sorte qu’à notre passage demeurent des signes de destruction et de mort qui frappent notre vie et celle des générations futures.[177] En ce sens, je fais mienne la belle et prophétique plainte, exprimée il y a plusieurs années par les évêques des Philippines : « Une incroyable variété d’insectes vivait dans la forêt et ceux-ci étaient engagés dans toutes sortes de tâches propres […] Les oiseaux volaient dans l’air, leurs brillantes plumes et leur différents chants ajoutaient leurs couleurs et leurs mélodies à la verdure des bois […] Dieu a voulu cette terre pour nous, ses créatures particulières, mais non pour que nous puissions la détruire et la transformer en sol désertique […] Après une seule nuit de pluie, regarde vers les fleuves marron-chocolat, dans les parages, et souviens-toi qu’ils emportent le sang vivant de la terre vers la mer […] Comment les poissons pourront-ils nager dans cet égout comme le rio Pasig, et tant d’autres fleuves que nous avons contaminés ? Qui a transformé le merveilleux monde marin en cimetières sous-marins dépourvus de vie et de couleurs ? ».[178]

216. Nous tous, les chrétiens, petits mais forts dans l’amour de Dieu, comme saint François d’Assise, nous sommes appelés à prendre soin de la fragilité du peuple et du monde dans lequel nous vivons.

[177]  XIIIème Assemblée générale ordinaire du Synode des Évêques sur le thème La nouvelle évangélisation pour la transmission de la foi chrétienne. Proposition 56.
[178] Conférence épiscopale des Philippines, Lettre pastorale : What is Happening to our Beautiful Land ? (29 janvier 1988).

 2014

 21 mai 2014, Audience générale

Aujourd’hui, je voudrais mettre en lumière un autre don de l’Esprit Saint, le don de science. Lorsque l’on parle de science, la pensée se tourne immédiatement vers la capacité de l’homme de connaître toujours mieux la réalité qui l’entoure et de découvrir les lois qui régissent la nature et l’univers. La science qui vient de l’Esprit Saint, toutefois, ne se limite pas à la connaissance humaine : c’est un don spécial, qui nous conduit à saisir, à travers la création, la grandeur et l’amour de Dieu et sa relation profonde avec chaque créature.

Lorsque nos yeux sont illuminés par l’Esprit, ils s’ouvrent à la contemplation de Dieu, dans la beauté de la nature et dans la grandeur de l’univers, et nous conduisent à découvrir que toute chose nous parle de Lui et de son amour. Tout cela suscite en nous un très grand émerveillement et un profond sentiment de gratitude ! C’est la sensation que nous éprouvons également lorsque nous admirons une œuvre d’art ou toute autre merveille qui est le fruit du génie et de la créativité de l’homme : face à tout cela, l’Esprit nous conduit à louer le Seigneur du plus profond de notre cœur et à reconnaître, dans tout ce que nous avons et sommes, un don inestimable de Dieu et un signe de son amour infini pour nous.

Dans le premier chapitre de la Genèse, précisément au début de toute la Bible, est mis en évidence le fait que Dieu est satisfait de sa création, en soulignant de façon répétée la beauté et la bonté de chaque chose. Au terme de chaque journée, il est écrit : « Dieu vit que cela était bon » (1, 12.18.21.25) : si Dieu voit que la création est une bonne chose, est une belle chose, nous aussi nous devons adopter cette attitude et voir que la création est une chose bonne et belle. Tel est le don de science qui nous fait voir cette beauté, louons donc Dieu, en lui rendant grâce de nous avoir donné tant de beauté. Et lorsque Dieu finit de créer l’homme, il ne dit pas : « Dieu vit que cela était bon », mais il dit que cela était « très bon » (v. 31). Aux yeux de Dieu, nous sommes la chose la plus belle, la plus grande, la meilleure de la création : les anges aussi sont au-dessous de nous, nous sommes plus que les anges, comme nous l’avons entendu dans le livre des Psaumes. Le Seigneur nous aime ! Nous devons lui rendre grâce pour cela. Le don de la science nous place en profonde harmonie avec le Créateur et nous fait participer à la limpidité de son regard et de son jugement. Et c’est dans cette perspective que nous réussissons à saisir dans l’homme et la femme le sommet de la création, comme accomplissement d’un dessein d’amour qui est imprimé en chacun de nous et qui nous fait reconnaître comme frères et sœurs.

Tout cela est un motif de sérénité et de paix et fait du chrétien un témoin joyeux de Dieu, sur les pas de saint François d’Assise et de nombreux saints qui ont su louer et chanter son amour à travers la contemplation de la création. Dans le même temps, toutefois, le don de la science nous aide à ne pas tomber dans certains comportements excessifs ou erronés. Le premier est constitué par le risque de nous considérer comme les propriétaires de la création. La création n’est pas une propriété, que nous pouvons dominer à notre guise ; ni la propriété de quelques-uns, d’une poignée de personnes : la création est un don, c’est un don merveilleux que Dieu nous a fait, afin que nous en prenions soin et que nous l’utilisions au profit de tous, toujours avec un grand respect et gratitude. Le deuxième comportement erroné est représenté par la tentation de nous arrêter aux créatures, comme si celles-ci pouvaient offrir la réponse à toutes nos attentes. À travers le don de la science, l’Esprit nous aide à ne pas tomber dans cette erreur.

Mais je voudrais revenir sur la première voie erronée : dominer la création au lieu de la protéger. Nous devons protéger la création parce qu’il s’agit d’un don que le Seigneur nous a fait, c’est le don que Dieu nous a offert ; nous sommes gardiens de la création. Lorsque nous exploitons la création, nous détruisons le signe de l’amour de Dieu. Détruire la création signifie dire à Dieu « cela ne me plaît pas ». Et cela n’est pas bon : voilà le péché.

La protection de la création est précisément la protection du don de Dieu et cela signifie dire à Dieu : « Merci, je suis gardien de la création mais pour la faire progresser, jamais pour détruire ton don ». Cela doit représenter notre attitude à l’égard de la création : la protéger parce que si nous détruisons la création, la création nous détruira ! N’oubliez pas cela. Un jour, j’étais à la campagne et j’ai entendu un dicton prononcé par une personne simple, qui aimait beaucoup les fleurs et qui en prenait soin. Elle m’a dit : « Nous devons protéger ces belles choses que Dieu nous a données ; la création nous a été donnée pour que nous l’utilisions bien ; pas pour l’exploiter, mais pour la préserver, parce que Dieu pardonne toujours, nous les hommes nous pardonnons parfois, mais la création ne pardonne jamais et si on n’en prend pas soin, elle nous détruira ».

Cela doit nous faire réfléchir et doit nous faire invoquer de l’Esprit Saint le don de la science pour bien comprendre que la création est le plus beau don de Dieu. Il a fait tant de bonnes choses pour la meilleure chose qu’est la personne humaine.

25 mai 2014, Déclaration commune du pape François et du patriarche Bartholomée 1er, à l’occasion du 50e anniversaire de la rencontre oecuménique de leurs prédécesseurs à Jérusalem

5. Cependant, même en faisant ensemble cette route vers la pleine communion, nous avons maintenant le devoir d’offrir le témoignage commun de l’amour de Dieu envers tous, en travaillant ensemble au service de l’humanité, spécialement en défendant la dignité de la personne humaine à toutes les étapes de la vie et la sainteté de la famille basée sur le mariage, en promouvant la paix et le bien commun, et en répondant à la souffrance qui continue d’affliger notre monde. Nous reconnaissons que la faim, la pauvreté, l’analphabétisme, l’inéquitable distribution des ressources doivent constamment être affrontés. C’est notre devoir de chercher à construire une société juste et humaine dans laquelle personne ne se sente exclu ou marginalisé.

6. C’est notre profonde conviction que l’avenir de la famille humaine dépend aussi de la façon dont nous sauvegardons – à la fois prudemment et avec compassion, avec justice et équité – le don de la création que notre Créateur nous a confié. Par conséquent, nous regrettons le mauvais traitement abusif de notre planète, qui est un péché aux yeux de Dieu. Nous réaffirmons notre responsabilité et notre obligation d’encourager un sens de l’humilité et de la modération, de sorte que tous sentent la nécessité de respecter la création et de la sauvegarder avec soin. Ensemble, nous réaffirmons notre engagement à sensibiliser au sujet de la gestion de la création ; nous appelons tous les hommes de bonne volonté à considérer les manières de vivre plus sobrement, avec moins de gaspillage, manifestant moins d’avidité et plus de générosité pour la protection du monde de Dieu et pour le bénéfice de son Peuple.

7. De même, il y a une nécessité urgente pour une coopération effective et engagée des chrétiens en vue de sauvegarder partout le droit d’exprimer publiquement sa foi, et d’être traité équitablement lorsqu’on promeut ce que le Christianisme continue d’offrir à la société et à la culture contemporaines. À ce propos, nous invitons tous les chrétiens à promouvoir un authentique dialogue avec le Judaïsme, l’Islam et d’autres traditions religieuses. L’indifférence et l’ignorance mutuelles ne peuvent que conduire à la méfiance, voire, malheureusement, au conflit.

16 octobre 2014, Message à la FAO pour la Journée mondiale de l’alimentation,

Cette année également, la Journée mondiale de l’alimentation se fait l’écho du cri de tant de nos frères et sœurs qui, dans diverses parties du monde, sont privés d’une nourriture quotidienne. D’autre part, elle nous fait réfléchir sur l’immense quantité d’aliments gaspillés, sur les denrées détruites, sur les spéculations sur les prix au nom du dieu profit. Il s’agit de l’un des paradoxes les plus dramatiques de notre temps auquel nous assistons avec impuissance, mais souvent également avec indifférence, «incapables d’éprouver de la compassion devant le cri de douleur des autres… comme si tout nous était une responsabilité étrangère qui n’est pas de notre ressort» (Evangelii gaudium, n. 54). En dépit des progrès qui sont réalisés dans de nombreux pays, les récentes statistiques continuent de présenter une situation inquiétante, à laquelle a contribué la diminution générale de l’aide publique au développement. Mais en portant le regard au-delà de ces statistiques, on observe un aspect du problème qui n’a pas encore reçu toute la considération qui lui est due dans l’élaboration des politiques et des plans d’action: ceux qui souffrent de l’insécurité alimentaire et de la malnutrition sont des personnes et non des chiffres, et précisément en raison de leur dignité de personnes, elles viennent avant tout autre calcul et projet économique.

Le thème proposé par la FAO pour la Journée d’aujourd’hui — Agriculture familiale: nourrir le monde, préserver la planète — souligne la nécessité de partir des personnes, en tant qu’individus ou groupes, pour proposer de nouvelles formes et modes de gestion des différents aspects de la nutrition. De façon plus spécifique, il faut reconnaître toujours plus le rôle de la famille rurale et développer toutes ses potentialités. Cette année consacrée à l’agriculture familiale, qui touche désormais à son terme, a servi à constater une fois de plus que la famille rurale est en mesure de répondre à la demande de denrées alimentaires sans détruire les ressources de la création. Mais, dans ce but, nous devons porter notre attention sur ses nécessités, non seulement techniques, mais également humaines, spirituelles, sociales et, d’autre part, nous devons apprendre de son expérience, de sa capacité de travail et surtout de ce lien d’amour, de solidarité et de générosité qui existe entre ses membres et qui est appelé à devenir un modèle pour la vie sociale.

En effet, la famille favorise le dialogue entre les diverses générations et jette les bases pour une véritable intégration sociale, en plus de représenter la synergie souhaitable entre le travail agricole et la durabilité: qui, plus que la famille rurale, est préoccupé de préserver la nature pour les générations à venir? Et qui plus qu’elle a à cœur la cohésion entre les personnes et les groupes sociaux? Certes, les normes et les initiatives en faveur de la famille, au niveau local, national et international, sont très éloignées de ses exigences réelles et cela est une lacune à combler. Il est important que l’on parle de famille rurale et que l’on célèbre des années internationales pour en rappeler l’importance, mais cela ne suffit pas: ces réflexions doivent être suivies par des initiatives concrètes.

Défendre les communautés rurales face aux graves menaces représentées par l’action humaine ou par les catastrophes naturelles ne doit pas seulement être une stratégie, mais une action permanente visant à favoriser sa participation dans la prise de décisions, à rendre accessibles les technologies appropriées et à étendre leur emploi, toujours dans le respect de l’environnement naturel. Agir de cette façon peut modifier la façon de réaliser la coopération internationale et d’aider ceux qui souffrent de la faim et de la malnutrition.

Jamais comme en ce moment, le monde n’a eu besoin d’unité entre les personnes et entre les nations pour surmonter les divisions existantes et les conflits en cours, et surtout pour chercher des issues concrètes à une crise qui est mondiale, mais dont le poids retombe principalement sur les pauvres. C’est ce que démontre précisément l’insécurité alimentaire: s’il est vrai qu’elle concerne à un degré divers tous les pays, il n’en reste pas moins qu’elle frappe avant tout et surtout la couche la plus faible de la population mondiale. Pensons aux hommes et aux femmes, de tout âge et de toute condition, qui sont victimes de conflits sanglants, et de leurs conséquences de destruction et de pauvreté, dont le manque de logements, de soins médicaux et d’éducation. Allant jusqu’à perdre toute espérance d’une vie digne. Nous avons envers eux des obligations, avant tout de solidarité et de partage. Ces obligations ne peuvent se limiter à la distribution de nourriture, qui ne peut demeurer qu’un geste «technique», plus ou moins efficace, mais qui se termine lorsque finit ce qui est destiné à cet objectif.

Partager, en revanche, signifie devenir le prochain de tous les êtres humains, reconnaître leur dignité commune, comprendre leurs nécessités et les soutenir en y remédiant, avec le même esprit d’amour qui se vit en famille. Ce même amour nous conduit à préserver le création comme le bien commun le plus précieux dont dépend non pas un avenir abstrait de la planète, mais la vie de la famille humaine à laquelle elle a été confiée. Cette attention exige une éducation et une formation capables d’intégrer les diverses approches culturelles, les coutumes, les modalités de travail locales sans les substituer au nom d’une prétendue supériorité culturelle ou technique.

Pour vaincre la faim, il ne suffit pas de surmonter les carences des plus nécessiteux ou d’assister à travers des aides et des dons ceux qui vivent des situations d’urgence. Il faut plutôt changer le modèle des politiques d’aide et de développement, modifier les règles internationales en matière de production et de commerce des produits agricoles, en garantissant aux pays dans lesquels l’agriculture représente la base de l’économie et de la survie une autodétermination de son marché agricole.

Combien de temps encore continuera-t-on de défendre des systèmes de production et de consommation qui excluent la majorité de la population mondiale même des miettes qui tombent des tables des riches? Le moment est venu de penser et de décider en partant de chaque personne et communauté, et non pas de l’évolution des marchés. Par conséquent, il faut changer également la façon de concevoir le travail, les objectifs, et l’activité économique, la production alimentaire et la protection de l’environnement. C’est sans doute l’unique possibilité de construire un authentique avenir de paix, aujourd’hui menacé également par l’insécurité alimentaire. Cette approche, qui laisse entrevoir une nouvelle idée de coopération, devrait concerner et impliquer les Etats, les Institutions internationales et les organisations de la société civile, ainsi que les communautés de croyants qui, à travers leurs multiples œuvres, vivent avec les derniers et partagent les mêmes situations et nécessités, les frustrations et les espérances. Pour sa part, l’Eglise catholique, tandis qu’elle poursuit son activité caritative sur les divers continents, demeure disponible à offrir, illuminer et accompagner tant l’élaboration des politiques que leur application concrète, consciente que la foi est visible en mettant en pratique le projet de Dieu sur la famille humaine et sur le monde à travers la fraternité profonde et réelle qui n’est pas l’exclusivité des chrétiens, mais qui inclut tous les peuples. Puisse le Tout-puissant bénir la FAO, ses Etats-membres et tous ceux qui donnent le meilleur d’eux pour nourrir le monde et préserver la planète au profit de tous.

28 octobre 2014, Discours aux participants à la rencontre mondiale des mouvements populaires.

 Cette rencontre des Mouvements populaires est un signe, un grand signe : vous êtes venus exposer en présence de Dieu, de l’Église et des hommes, une réalité qui est souvent passée sous silence. Les pauvres non seulement subissent l’injustice, mais ils luttent également contre elle ! Ils ne se contentent pas de promesses illusoires, d’excuses ou d’alibis. Ils n’attendent pas non plus les bras croisés l’aide d’ong, des programmes d’aide ou des solutions qui n’arrivent jamais ou qui, si elles arrivent, le font en ayant tendance soit à anesthésier, soit à apprivoiser, et cela est plutôt dangereux. Vous sentez que les pauvres n’attendent plus et veulent être acteurs ; ils s’organisent, étudient, travaillent, exigent et surtout pratiquent la solidarité si spéciale qui existe entre ceux qui souffrent, entre les pauvres, et que notre civilisation semble avoir oublié, ou tout au moins a très envie d’oublier. La solidarité est un mot qui ne plaît pas toujours ; je dirais que parfois, nous l’avons transformé en un gros mot, on ne peut pas le prononcer ; mais un mot est beaucoup plus que certains gestes de générosité ponctuels. C’est penser et agir en termes de communauté, de priorité de la vie de tous sur l’appropriation des biens de la part de certains. C’est également lutter contre les causes structurelles de la pauvreté, de l’inégalité, du manque de travail, de terre et de logement, de la négation des droits sociaux et du travail. C’est faire face aux effets destructeurs de l’Empire de l’argent : les déplacements forcés, les émigrations douloureuses, la traite de personnes, la drogue, la guerre, la violence et toutes les réalités que beaucoup d’entre vous subissent et que nous sommes tous appelés à transformer. La solidarité, entendue dans son sens le plus profond, est une façon de faire l’histoire et c’est ce que font les mouvements populaires.

Notre rencontre ne répond pas à une idéologie. Vous ne travaillez pas avec les idées, vous travaillez avec des réalités comme celles que j’ai mentionnées et beaucoup d’autres que vous m’avez racontées. Vous avez les pieds dans la boue et les mains dans la chair. Vous sentez l’odeur des quartiers, du peuple, de la lutte ! Nous voulons que l’on écoute votre voix qui, en général, est peu entendue. Sans doute parce qu’elle gêne, sans doute parce que votre cri dérange, sans doute parce que l’on a peur du changement que vous exigez, mais sans votre présence, sans aller réellement dans les périphéries, les bonnes intentions et les projets que nous écoutons souvent dans les conférences internationales restent limitées au domaine des idées, c’est mon projet.On ne peut affronter le scandale de la pauvreté en promouvant des stratégies de contrôle qui ne font que tranquilliser et transformer les pauvres en des êtres apprivoisés et inoffensifs. Qu’il est triste de voir que, derrière de présumées œuvres altruistes, on réduit l’autre à la passivité, on le nie ou, pire encore, se cachent des affaires et des ambitions personnelles : Jésus les définirait hypocrites. Qu’il est beau en revanche lorsque nous voyons en mouvement des peuples et surtout leurs membres plus pauvres et jeunes. Là, on sent vraiment le vent de la promesse qui ravive l’espérance d’un monde meilleur. Que ce vent se transforme en ouragan d’espérance. Tel est mon désir.

Notre rencontre répond à un désir très concret, quelque chose que n’importe quel père, n’importe quelle mère, veut pour ses enfants: un désir qui devrait être à la portée de tous, mais qu’aujourd’hui, nous voyons avec tristesse toujours plus éloigné de la majorité des personnes : terre, logement et travail. C’est étrange, mais si je parle de cela, certains pensent que le Pape est communiste. On ne comprend pas que l’amour pour les pauvres est au centre de l’Évangile. Terre, logement et travail, ce pour quoi vous luttez, sont des droits sacrés. Exiger cela n’est pas du tout étrange, c’est la doctrine sociale de l’Église. Je m’arrête un peu sur chacun d’eux parce que vous les avez choisis comme mots d’ordre pour cette rencontre.

Terre. Au début de la création, Dieu créa l’homme gardien de son œuvre, en lui confiant la charge de la cultiver et de la protéger. Je vois qu’il y a ici des dizaines d’agriculteurs et d’agricultrices et je veux les féliciter, parce qu’ils gardent la terre, la cultivent, et le font en communauté. Je suis préoccupé par le déracinement de tant de frères agriculteurs qui souffrent à cause de cela, et non pas à cause des guerres ou des désastres naturels. La spéculation de terrains, la déforestation, l’appropriation de l’eau, les pesticides inadéquats, sont quelques-uns des maux qui arrachent l’homme à sa terre natale. Cette séparation douloureuse n’est pas seulement physique, mais également existentielle et spirituelle, parce qu’il existe une relation avec la terre, qui fait courir à la communauté rurale et son style de vie particulier le risque de décadence évidente, et même d’extinction.

L’autre dimension du processus déjà global est la faim. Lorsque la spéculation financière conditionne le prix des aliments, en les traitant comme une marchandise quelconque, des millions de personnes souffrent et meurent de faim. De l’autre côté, on jette des tonnes de nourriture. Cela est un véritable scandale. La faim est un crime. L’alimentation est un droit inaliénable. Je sais que certains de vous demandent une réforme agraire pour résoudre certains de ces problèmes et, permettez-moi de dire que dans certains pays, et je cite ici le Compendium de la doctrine sociale de l’Église, « la réforme agraire devient ainsi non seulement une nécessité politique, mais une obligation morale » (cdse, n. 300).

Ce n’est pas seulement moi qui le dis, mais c’est écrit dans le Compendium de la doctrine sociale de l’Église. S’il vous plaît, continuez de lutter pour la dignité de la famille rurale, pour l’eau, pour la vie, afin que tous puissent bénéficier des fruits de la terre. (…)

1er novembre 2014, homélie à l’occasion de la Toussaint

Lorsque dans la première lecture, nous avons entendu cette voix de l’ange qui cria à grande voix aux quatre anges auxquels il avait été permis de dévaster la terre et la mer et de tout détruire : « Attendez, pour malmener la terre et la mer et les arbres » (Ap 7, 3), il m’est venu à l’esprit une phrase qui n’est pas ici, mais qui est dans notre cœur à tous : « Les hommes sont capables de faire mieux que vous ». Nous sommes capables de dévaster la terre mieux que les anges. Et c’est ce que nous faisons, nous le faisons : dévaster la création, dévaster la vie, dévaster les cultures, dévaster les valeurs, dévaster l’espérance. Et combien avons-nous besoin de la force du Seigneur afin qu’il nous scelle de son amour et de sa force, pour arrêter cette folle course à la destruction ! Destruction de ce qu’Il nous a donné, des choses les plus belles qu’Il a faites pour nous, pour que nous les portions de l’avant, pour que nous les fassions croître, pour porter du fruit. (…)

Quelle doit être notre attitude si nous voulons entrer dans ce peuple et marcher vers le Père, dans ce monde de dévastation, dans ce monde de guerres, dans ce monde d’épreuves ? Notre attitude, nous l’avons écouté dans l’Évangile, est l’attitude des Béatitudes. Seul ce chemin nous conduira à la rencontre avec Dieu. Seul ce chemin nous sauvera de la destruction, de la dévastation de la terre, de la Création, de la morale, de l’histoire, de la famille, de tout. Seul ce chemin: mais il nous fera passer des choses terribles ! Il nous apportera des problèmes, la persécution. Mais seul ce chemin nous mènera de l’avant. Et ainsi, ce peuple qui souffre tant aujourd’hui à cause de l’égoïsme des dévastateurs, de nos frères dévastateurs, ce peuple va de l’avant avec les Béatitudes, avec l’espérance de trouver Dieu, d’être face à face avec le Seigneur, avec l’espérance de devenir saints, au moment de la rencontre définitive avec Lui.

25 novembre 2014, Discours devant le Parlement européen

L’Europe a toujours été en première ligne dans un louable engagement en faveur de l’écologie. Notre terre a en effet besoin de soins continus et d’attentions ; chacun a une responsabilité personnelle dans la protection de la création, don précieux que Dieu a mis entre les mains des hommes. Cela signifie, d’une part, que la nature est à notre disposition, que nous pouvons en jouir et en faire un bon usage ; mais, d’autre part, cela signifie que nous n’en sommes pas les propriétaires. Gardiens, mais non propriétaires. Par conséquent, nous devons l’aimer et la respecter, tandis qu’« au contraire, nous sommes souvent guidés par l’orgueil de dominer, de posséder, de manipuler, d’exploiter; nous ne la “gardons” pas, nous ne la respectons pas, nous ne la considérons pas comme un don gratuit dont il faut prendre soin» (François, Audience générale, 5 juin 2013.). Respecter l’environnement signifie cependant non seulement se limiter à éviter de le défigurer, mais aussi l’utiliser pour le bien. Je pense surtout au secteur agricole, appelé à donner soutien et nourriture à l’homme. On ne peut tolérer que des millions de personnes dans le monde meurent de faim, tandis que des tonnes de denrées alimentaires sont jetées chaque jour de nos tables. En outre, respecter la nature, nous rappelle que l’homme lui-même en est une partie fondamentale. À côté d’une écologie environnementale, il faut donc une écologie humaine, faite du respect de la personne, que j’ai voulu rappeler aujourd’hui en m’adressant à vous.

 2015

Voyage aux Philippines, dans l’avion venant du Sri Lanka

Jerry O’Connell: Ma question comporte trois aspects. Premièrement: le changement climatique est-il principalement dû à l’homme et à sa négligence envers la nature? Deuxièmement: quand votre encyclique sera-t-elle disponible? Et troisièmement: vous insistez beaucoup sur la coopération entre les religions, avez-vous l’intention d’inviter les autres religions à se réunir pour affronter cette question?

La première question. Vous avez dit un mot qui m’évite une précision: «principalement». J’ignore si l’on peut dire que c’est entièrement dû à lui, mais principalement, c’est en grande partie l’homme qui piétine la nature, continuellement. Nous avons un peu pris possession de la nature, de notre terre sœur, de notre terre mère. Je me rappelle, vous l’aurez déjà entendu, ce qu’un vieux paysan m’a dit un jour: «Dieu pardonne toujours, nous — les hommes — pardonnons parfois, mais la nature ne pardonne jamais». Si nous la piétinons, elle en fera autant. Je crois que nous avons trop exploité la nature; les déforestations, par exemple. Je me souviens, à Aparecida: à cette époque je ne comprenais pas bien ce problème, lorsque j’entendais les évêques brésiliens parler de déforestation de l’Amazonie, je ne parvenais pas à bien comprendre. L’Amazonie est un poumon du monde. Puis il y a cinq ans, avec une commission des droits de l’homme, j’ai effectué un recours devant la Cour suprême d’Argentine pour stopper, au moins temporairement, une déforestation terrible au nord du pays, dans la zone de Nor de Salta, Tartagal. C’est un des aspects. Il y a aussi les monocultures. Les paysans, par exemple, savent que si l’on cultive le maïs durant trois ans, il faut ensuite faire une halte et changer de culture pendant un ou deux ans, pour fertiliser la terre avec du nitrogène afin que la terre donne son meilleur rendement. Par exemple, chez nous on cultive seulement le soja afin que la terre ne s’use pas. Tout le monde ne le fait pas, mais c’est un exemple parmi tant d’autres. Je crois que l’homme est allé trop loin. Grâce à Dieu, des voix s’élèvent aujourd’hui, il y en a beaucoup qui évoquent cela; je voudrais à présent rendre hommage à mon bien-aimé frère Bartholomée qui prêche sur ce thème depuis des années. J’ai pour ma part lu beaucoup de ses écrits pour préparer cette encyclique. Je peux revenir là-dessus mais je ne veux pas être long. Guardini — j’ajouterai seulement cela — a eu des mots qui expliquent bien la situation. Il dit: la seconde méthode d’inculture, c’est la mauvaise. La première est l’inculture que nous recevons avec la création pour la cultiver, mais quand nous en prenons trop possession et que nous allons trop loin, cette culture va contre nous, pensons à Hiroshima. L’on créé une inculture, qui est la seconde.

L’encyclique: le cardinal Turkson et son équipe en ont jeté la première ébauche. Puis avec l’aide de quelques personnes, j’ai pris cette base et j’y ai travaillé. J’ai ensuite fait une troisième ébauche avec certains théologiens et ai envoyé une copie à la Congrégation pour la doctrine de la foi, à la deuxième section de la secrétairerie d’Etat et au théologien de la Maison pontificale, afin qu’ils vérifient bien que je n’aie pas dit de «sottises». Il y a trois semaines, j’ai reçu les réponses, dont certaines étaient très longues, mais toutes constructives. Je prendrai une semaine entière au mois de mars pour la terminer. Je crois que d’ici la fin du mois de mars, elle sera finie et envoyée aux traducteurs. Je pense que si le travail de traduction se passe bien — Mgr Becciu m’écoute en ce moment: il doit aider dans cette étape —, elle pourra sortir en juin- juillet. L’important est qu’il se passe un peu de temps entre la sortie et la rencontre de Paris, afin qu’il s’agisse d’une contribution. La rencontre au Pérou n’a pas donné grand chose. J’ai été déçu par le manque de courage: ils se sont arrêtés à un certain point. Espérons que les représentants à Paris seront plus courageux et feront avancer les choses.

Concernant la troisième question, je crois que le dialogue interreligieux est important à cet égard. Les autres religions ont une bonne vision. Sur ce point également, il existe un consensus pour une vision commune. Pas encore dans l’encyclique. En réalité, j’ai discuté avec certaines personnes d’autres religions de ce thème et je sais que le cardinal Turkson l’a également fait, de même qu’au moins deux théologiens, c’est la voie qui a été empruntée. Ce ne sera pas une déclaration commune. Les rencontres arriveront ensuite.

Au cours du voyage aux Philippines

 Le pape François, devant les Philippins du campus universitaire Saint-Thomas de Manille, après avoir évoqué les sinistrés du typhon Yolanda : « nous avons besoin de voir, avec les yeux de la foi, le lien entre l’environnement naturel et la dignité de la personne humaine ».

31 janvier 2105, Discours aux dirigeans de la Confédération italienne des agriculteurs (Coldiretti)

(…) Le terme «cultivateurs directs» fait référence à l’action de «cultiver», qui est une activité typiquement humaine et fondamentale. Dans le travail des agriculteurs, il y a, en effet, l’accueil du don précieux de la terre qui vient de Dieu, mais il y a aussi sa valorisation dans le travail tout aussi précieux d’hommes et de femmes, appelés à répondre avec audace et créativité au mandat confié depuis toujours à l’homme, celui de cultiver et de prendre soin de la terre (cf. Gn 2, 15). Le verbe «cultiver» rappelle à l’esprit le soin que l’agriculteur a pour sa terre afin qu’elle donne du fruit et que celui-ci soit partagé: combien de passion, combien d’attention, combien de dévouement dans tout cela! Un rapport familial se crée et la terre devient la «sœur» terre. Véritablement, il n’y a pas d’humanité sans culture de la terre; il n’y a pas de vie bonne sans la nourriture qu’elle produit pour les hommes et les femmes de tous les continents. L’agriculture montre, donc, son rôle central.

Le travail de ceux qui cultivent la terre, consacrant généreusement leur temps et leurs énergies, se présente comme une véritable vocation. Celle-ci mérite d’être reconnue et valorisée de façon appropriée, même dans les choix politiques et économiques concrets. Il s’agit d’éliminer les obstacles qui pénalisent une activité si précieuse et qui, souvent, la font apparaître peu attractive aux nouvelles générations, même si les statistiques enregistrent une croissance du nombre d’étudiants dans les écoles et les instituts d’agronomie, qui laissent prévoir une augmentation du nombre d’emplois dans le secteur agricole. Dans le même temps, il faut consacrer une attention appropriée au phénomène déjà trop répandu qui consiste à soustraire les terres à l’agriculture pour les destiner à d’autres activités, peut-être plus rentables en apparence (cf. Message pour la Journée d’action de grâce, 9 novembre 2014). Ici aussi domine le dieu argent! C’est comme ces personnes qui n’ont pas de sentiments, qui vendent leur famille, leur mère, mais ici, la tentation est de vendre la terre mère.

Cette réflexion sur le caractère central du travail agricole guide notre regard sur deux domaines critiques: le premier est celui de la pauvreté et de la faim, qui touche malheureusement encore une vaste partie de l’humanité. Le Concile Vatican ii a rappelé la destination universelle des biens de la terre (cf. Const. past. Gaudium et spes, 69), mais en réalité, le système économique dominant exclut de nombreuses personnes de leur juste jouissance. L’absolutisation des règles du marché, une culture du déchet et du gaspillage qui, dans le cas de la nourriture, revêt des proportions inacceptables, avec d’autres facteurs, provoquent la misère et la souffrance de tant de familles. Il faut donc repenser profondément le système de production et de distribution de la nourriture. Comme nous l’ont enseigné nos ancêtres, on ne plaisante pas avec le pain! Quand j’étais petit, quand le pain tombait par terre, je me souviens qu’on nous apprenait à le ramasser, à l’embrasser et à le remettre sur la table. Le pain fait partie en quelque sorte du caractère sacré de la vie humaine, et il ne peut donc pas être traité uniquement comme une marchandise (cf. Exhort. apost. Evangelii gaudium, nn. 52-60).

Mais — pour en venir au deuxième domaine critique — il est aussi important de rappeler que dans le livre de la Genèse, chapitre 2, verset 15, l’homme n’est pas seulement appelé à cultiver la terre, mais aussi à en prendre soin. Les deux aspects sont d’ailleurs étroitement liés: tous les agriculteurs savent bien combien il est plus difficile de cultiver la terre à une époque de changements climatiques accélérés et d’événements météorologiques extrêmes toujours plus fréquents. Comment continuer à produire une bonne nourriture pour la vie de tous, quand la stabilité climatique est menacée, quand l’air, l’eau et le sol même, perdent leur pureté à cause de la pollution? Nous nous apercevons véritablement de l’importance d’une action ponctuelle de protection de la création; il est véritablement urgent que les nations réussissent à collaborer en vue de cet objectif fondamental.

Le défi est: comment réaliser une agriculture à faible impact environnemental? Comment faire en sorte que notre façon de cultiver la terre soit en même temps aussi une façon d’en prendre soin? En effet, ce n’est qu’ainsi que les futures générations pourront continuer à l’habiter et à la cultiver.

Face à ces interrogations, je voudrais adresser une invitation et une proposition. L’invitation est celle de retrouver l’amour pour la terre en tant que «mère» — dirait saint François — dont nous sommes issus et à laquelle nous sommes appelés à retourner constamment. De là vient également la proposition: prendre soin de la terre, en établissant une alliance avec elle, afin qu’elle puisse continuer à être, comme Dieu le veut, source de vie pour la famille humaine tout entière. C’est le contraire de l’exploitation de la terre, comme si elle n’avait pas de rapport avec nous — comme si elle n’était plus la mère —, la laisser s’affaiblir et l’abandonner parce qu’elle ne sert à rien. C’est précisément l’histoire de cette alliance que votre tradition incarne quotidiennement: l’histoire d’une agriculture sociale au visage humain, faite de relations solides et vitales entre l’homme et la terre: des relations vitales: la terre nous donne des fruits, mais la terre a aussi une qualité pour nous: la terre prend soin de notre santé, la terre est la sœur et la mère qui soigne et guérit.

 

 9 février 2015, homélie de la messe matinale

Les chrétiens sont appelés à prendre soin de la Création. Le Pape l’a rappelé une nouvelle fois lundi  9 février au cours de la messe matinale célébrée en la chapelle de la maison Sainte Marthe, au Vatican. Le Saint-Père s’est attardé sur la signification de la  « deuxième Création », celle réalisée par Jésus qui a « recréé » ce qui avait été détruit par le péché. Dieu crée l’univers, mais la Création ne finit pas. « Il soutient continuellement ce qu’il a créé ». Dans son homélie, le Pape François évoque le passage de la Genèse, qui relate la création de l’univers. Dans l’Évangile du jour, a-t-il ensuite relevé, nous voyons « l’autre Création de Dieu », « celle de Jésus, qui vient recréer ce qui a été détruit par le péché ».

« Nous voyons Jésus parmi le peuple », qui déclare « ceux qui le touchaient étaient sauvés ». C’est la « seconde création » relève le Saint-Père, « encore plus merveilleuse que la première ». Et il y a une autre dimension, note-t-il, celle de la « persévérance dans la foi », action de l’Esprit Saint : « Dieu œuvre, continue à œuvrer, et nous pouvons nous demander comment répondre à cette Création de Dieu, qui est né de l’amour, parce que Lui œuvre par amour ». « A la “première Création” nous devons répondre avec la responsabilité que le Seigneur nous donne : la terre est vôtre, faites qu’elle porte des fruits, soumettez-la, et faites-la croître ». « Nous aussi avons la responsabilité de faire croître la terre, indique le Pape, de faire croître la Création, d’en prendre soin, de tenir compte de ses lois. Nous sommes au service de la Création, nous n’en sommes pas les maîtres », insiste le Saint-Père.

Et le Pape met en garde contre la tentation de vouloir s’emparer de la Création. Nous devons, précise-t-il « la faire croître en étant fidèles à ses lois. C’est donc la première réponse à l’œuvre de Dieu : faire en sorte de prendre soin de la Création ». « Lorsque nous entendons parler de réunions pour réfléchir à la façon de préserver la création, nous pouvons penser qu’il s’agit d’une réunion “des verts”, déclare le Pape, « mais non il ne s’agit pas des verts, mais des “chrétiens”. C’est une attitude chrétienne que de protéger la Création, c’est notre réponse à la première création de Dieu, c’est notre responsabilité. Un chrétien qui ne prend pas soin de la Création, qui ne la fait pas croître, est un chrétien qui n’attache pas d’importance au travail de Dieu ».

Le Saint-Père s’est attardé sur la signification de la  « deuxième Création », celle réalisée par Jésus qui a « recréé » ce qui avait été détruit par le péché. Dieu crée l’univers, mais la Création ne finit pas. « Il soutient continuellement ce qu’il a créé ». Dans son homélie, le Pape François évoque le passage de la Genèse, qui relate la création de l’univers. Dans l’Évangile du jour, a-t-il ensuite relevé, nous voyons « l’autre Création de Dieu », « celle de Jésus, qui vient recréer ce qui a été détruit par le péché ».

« Nous voyons Jésus parmi le peuple », qui déclare « ceux qui le touchaient étaient sauvés ». C’est la « seconde création » relève le Saint-Père, « encore plus merveilleuse que la première ». Et il y a une autre dimension, note-t-il, celle de la « persévérance dans la foi », action de l’Esprit Saint : « Dieu œuvre, continue à œuvrer, et nous pouvons nous demander comment répondre à cette Création de Dieu, qui est né de l’amour, parce que Lui œuvre par amour ». « A la “première Création” nous devons répondre avec la responsabilité que le Seigneur nous donne : la terre est vôtre, faites qu’elle porte des fruits, soumettez-la, et faites-la croître ». « Nous aussi avons la responsabilité de faire croître la terre, indique le Pape, de faire croître la Création, d’en prendre soin, de tenir compte de ses lois. Nous sommes au service de la Création, nous n’en sommes pas les maîtres », insiste le Saint-Père.

Et le Pape met en garde contre la tentation de vouloir s’emparer de la Création. Nous devons, précise-t-il « la faire croître en étant fidèles à ses lois. C’est donc la première réponse à l’œuvre de Dieu : faire en sorte de prendre soin de la Création ». « Lorsque nous entendons parler de réunions pour réfléchir à la façon de préserver la création, nous pouvons penser qu’il s’agit d’une réunion “des verts”, déclare le Pape, « mais non il ne s’agit pas des verts, mais des “chrétiens”. C’est une attitude chrétienne que de protéger la Création, c’est notre réponse à la première création de Dieu, c’est notre responsabilité. Un chrétien qui ne prend pas soin de la Création, qui ne la fait pas croître, est un chrétien qui n’attache pas d’importance au travail de Dieu ».

Le Saint-Père se demande alors comment répondre à la “seconde Création”. « Saint Paul, a-t-il rappelé, nous dit : “Laissez-vous réconcilier avec Dieu”. Il nous invite à parcourir un chemin de réconciliation intérieure. Et le Pape ajoute :  « nous croyons en un Dieu personnel : en la personne du Père, du Fils et du Saint-Esprit ». « Et tous les trois sont impliqués dans cette Création, dans cette re-Création, dans cette persévérance dans la re-Création ». Et à tous les trois nous répondons :  prendre soin et faire croître la Création, se laisser réconcilier avec Jésus, avec Dieu en Jésus-Christ, chaque jour, et ne pas affliger l’Esprit Saint, ne pas le chasser : il est l’hôte de nos cœurs, celui qui nous accompagne et nous fait croître ».Que le Seigneur, a conclu le Pape François, « nous donner la grâce de comprendre qu’Il est à l’œuvre « et qu’il nous donne la grâce de répondre de manière appropriée à cette œuvre d’amour ».

 

12 mai 2015, Homélie pour l’ouverture de l’assemblée générale de la Caritas internationalis

Et ainsi, il est possible de servir tous et préparer la table pour tous. Cela aussi est une belle image que la Parole de Dieu nous offre aujourd’hui: préparer la table. Dieu nous prépare la table de l’Eucharistie, à présent également. Caritas prépare tant de tables pour ceux qui ont faim. Au cours de ces mois, vous avez réalisé la grande campagne «Une famille humaine, nourriture pour tous». Tant de personnes attendent aujourd’hui encore de manger à leur faim. La planète possède de la nourriture pour tous, mais il semble que manque la volonté de partager avec tous. Préparer la table pour tous, et demander qu’il y ait une table pour tous. Faire ce que nous pouvons afin que tous aient à manger, et également rappeler aux puissants de la terre que Dieu les jugera un jour, et il sera révélé si ils ont véritablement cherché à fournir de la nourriture pour Lui dans chaque personne (cf. Mt 25, 35) et s’ils ont œuvré afin que l’environnement ne soit pas détruit, mais puisse produire cette nourriture

11 juin 2015, Discours du pape aux participants à la 39e session de la FAO

(Extraits)

SECURITE ALIMENTAIRE et FAIM dans le monde

 »Face à la pauvreté de beaucoup de nos frères et soeurs, la question de la faim et le développement agricole demeurent des problèmes graves. (…) Si la tendance à se détourner des questions difficiles est humaine (…), nous devons répondre à l’impératif de l’accès à la nourriture nécessaire, car c’est un droit pour tous. Les droits me prévoient aucune exclusion. Certes, on peut se rassurer parce que le 1 milliard 200 millions de personnes souffrant de la faim en 1992 a été réduit, même si la population mondiale augmente. Cependant,, les engagements, les actions concrètes et les politiques d’investissement sont peu efficaces si l’on néglige l’obligation d’éradiquer la faim et de prévenir toutes les formes de malnutrition tout le monde ».

GASPILLAGE ALIMENTAIRE

 »Les statistiques relatives aux déchets sont extrêmement préoccupantes puisque un tiers de la nourriture produite est perdue. Cette question est essentielle, et il faut réfléchir sur l’utilisation non alimentaire des produits agricoles, qui sont utilisés pour large dans l’alimentation animale ou pour produire des biocarburants. Certes, nous devons nous assurer des conditions environnementales plus saines, mais sans continuer à exclure certains. Il faut sensibiliser tous les pays sur le type de la nutrition adapté selon les latitudes…en qualité et en quantité, mesurer les incertitudes déterminées par les variations du climat, la croissance de la demande et l’incertitude des prix… Mais quel est l’impact sur le marché avec ses règles sur la faim dans le monde? Parmi les études que vous avez faites, il est que depuis 2008 le prix de la nourriture a changé sa tendance doublé après stabilisée, mais toujours avec des valeurs élevées par rapport à la période précédente. Donc, la volatilité des prix entrave les plans d’aide aux plus pauvres ou à qui reçoit une alimentation minimale…

« rappelons-nous que les produits de la terre ont une valeur sacrée car elles sont le fruit du travail des hommes ». Il faut également « lutter contre l’accaparement des terres et donc des ressources par des entreprises transnationales, qui appauvrissent du coup doublement les populations locales » qui se retrouvent sans terre, et sans nourriture.

CHANGEMENT CLIMATIQUE et SPECULATION SUR LES PRODUITS ALIMENTAIRES

A juste titre nous sommes tous préoccupés par le changement climatique, mais nous ne pouvons pas oublier la spéculation financière sur les denrées de base » que sont le blé, le riz, le maïs ou le soja… Or nous sommes convaincus à l’inverse que les produits de la terre ont une valeur sacré. Ils sont le fruit du travail quotidien des individus, les familles, les communautés, les agriculteurs ».

Quant au « changement climatique, il nous oblige penser au déplacement forcé de populations et aux nombreuses tragédies humanitaires par manque d’eau et de ressources. L’eau, fait déjà l’objet d’un conflit qui risque d’augmenter. Il ne suffit pas d’affirmer l’existence d’un droit à l’eau sans s’efforcer de parvenir à une consommation durable de ce bien, comme au traitement de tous les déchets… L’utilisation des terres demeure un problème grave. La captation de terres agricoles par des sociétés transnationales et des Etats ne prive pas seulement les agriculteurs d’un bien essentiel. Elle affecte directement la souveraineté des pays en développement. Il y a trop de zones où les aliments sont produits dans des pays tiers et où la population locale est doublement appauvrie, démunie de nourriture mais aussi de terre… La production alimentaire mondiale est en grande partie fruit du travail d’exploitations familiales. Par conséquent, il est important de renforcer le partenariat et des projets en faveur des entreprises familiales, et d’encourager les états à réglementer équitablement l’utilisation et la propriété des terres. Cela peut aider à éliminer les inégalités, aujourd’hui au centre de l’attention internationale »

SOBRIETE et DEVELOPPEMENT

« Nous sommes plus enclins à déléguer, à disserter, à rédiger des documents. C’est somme toute une attitude humaine » reconnait le Pape François. Mais les problèmes de la faim, de la malnutrition et de l’accès aux ressources requièrent « une volonté, un engagement, et des actions ». « Que pouvons-nous faire », se demande alors le Pape ? Il faut avant tout « réduire le gaspillage, changer de mode de vie, car la sobriété ne s’oppose pas au développement au contraire ! Elle en est devenue une condition sine qua non ». Pour la FAO, cela signifie donc plus de décentralisation, afin de rester au milieu des populations rurales, et de comprendre leurs besoins.

RESILIENCE et RESISTANCE

 »L’objectif de la FAO qu’est le développement agricole comprend le travail de la terre, la pêche, l’élevage, l’exploitation forestière. Ce développement doit être au centre de l’activité économique… Cela implique de soutenir une résilience efficace, le renforcement spécifique de la capacité des communautés à faire face aux crises naturelles ou provoquées par l’action humaine, en faisant attention aux différentes exigences. Ainsi sera-t-il possible de tendre à un niveau de vie décent. Dans cet engagement il y d’autres points critiques. Tout d’abord, il semble difficile d’accepter résignation, désintérêt et même absence des états. On a parfois le sentiment que la faim est un sujet impopulaire, un problème insoluble… Les raisons qui conduisent à limiter les contributions d’idées, de technologie et d’expertise financière naissent de la réticence à prendre des engagements contraignants. On se cache trop souvent derrière le prétexte d’une crise économique qui serait mondiale mais aussi derrière l’idée que la faim frapperait tous les pays… C’est oublier que si la pauvreté est un problème social dans un pays, on devrait pouvoir trouver des solutions structurelles…et mettre en place des politiques sociales équitables. Cela peut changer si nous replaçons la solidarité au coeur des relations internationales ». Le Pape parle également de « la nécessité d’éduquer les gens à une alimentation correcte… Nous savons qu’en Occident le problème réside dans la sur-consommation et le gaspillage. Dans le Sud, cependant, pour assurer la nourriture est nécessaire d’encourager la production locale. Ainsi, dans de nombreux pays la faim ne sera plus un phénomène chronique… Les aides d’urgence ne suffisent plus, d’autant qu’elles ne parviennent pas toujours les bonnes mains. La dépendance des grands producteurs s’impose si le pays n’a pas les moyens financiers. La population finit par ne pas manger suffisamment et la faim grandit ».

 

Parc des expositions Expo Feria, Santa Cruz (Bolivie)

“Disons-le sans peur : nous avons besoin d’un changement et nous le voulons !” affirme le pape aux Mouvements populaires

9 juillet 2015, discours du pape François aux participants de la IIe Rencontre mondiale des Mouvements populaires

Au cours de son voyage apostolique en Bolivie, le pape François a tenu un long discours, le 9 juillet 2015, devant les participants à la IIe Rencontre mondiale des Mouvements populaires. Devant un public réceptif et enthousiaste, le pape s’est fait le chantre d’une « globalisation de l’espérance » contre celle « de l’exclusion et de l’indifférence ». Comme dans son encyclique Laudato si’– et auparavant dans son exhortation Evangelii gaudium –, il a particulièrement dénoncé« cette économie (qui) tue, cette économie (qui) exclut, cette économie (qui) détruit la Mère Terre ». Dans un monde « où il y a tant de paysans sans terre, tant de familles sans toit, tant de travailleurs sans droits, tant de personnes blessées dans leur dignité », le pape François a constaté l’existence « d’une attente, d’une intense recherche, d’un ardent désir de changement de la part des peuples du monde. Même dans cette minorité toujours plus réduite qui croit bénéficier de ce système. » Mais il a prévenu : « N’attendez pas de ce pape une recette ». « Ni le pape, ni l’Église n’ont le monopole de l’interprétation de la réalité sociale, ni le monopole de proposition de solutions aux problèmes contemporains », a-t-il expliqué. « Vous, les plus humbles, les exploités, les pauvres et les exclus, vous pouvez et faites beaucoup (…) Ne vous sous-estimez pas ! », a affirmé le pape François. Nous publions ci-dessous le texte préparé avant le prononcé.

La DC

Bon après-midi à tous,

Il y a quelques mois, nous nous sommes réunis à Rome et j’ai présent à l’esprit cette première rencontre. Durant ce temps, je vous ai portés dans mon cœur et dans mes prières. Je me réjouis de vous voir ici, échangeant sur les meilleures façons d’affronter les graves situations d’injustice dont souffrent les exclus dans le monde entier. Merci, Monsieur le président Evo Morales, d’accompagner si résolument cette rencontre.

La dernière fois, à Rome, j’ai senti quelque chose de très beau : la fraternité, l’entraide, l’engagement, la soif de justice. Aujourd’hui, à Santa Cruz de la Sierra, je ressens de nouveau la même chose. Merci pour cela. J’ai appris aussi à travers le Conseil pontifical Justice et Paix que préside le Cardinal Turkson qu’ils sont nombreux dans l’Église ceux qui se sentent plus proches des mouvements populaires. Cela me réjouit beaucoup ! De voir l’Église ouvrant les portes à vous tous, l’Église qui s’implique, accompagne et arrive à systématiser dans chaque diocèse, dans chaque commission de Justice et Paix, une collaboration réelle, permanente et engagée avec les mouvements populaires. Je vous invite tous, évêques, prêtres et laïcs, ensemble avec les organisations sociales des périphéries urbaines et rurales, à approfondir cette rencontre.

Dieu a permis que nous nous voyions une fois encore. La Bible nous rappelle que Dieu écoute le cri de son peuple et je voudrais moi aussi unir de nouveau ma voix à la vôtre : terre, toit et travail pour tous nos frères et sœurs. Je l’ai dit et je le répète : ce sont des droits sacrés. Cela vaut la peine, cela vaut la peine de lutter pour ces droits. Que le cri des exclus soit entendu en Amérique latine et par toute la terre.

Nous avons besoin d’un changement et nous le voulons

1. Commençons par reconnaître que nous avons besoin d’un changement. Je veux clarifier, pour qu’il n’y ait pas de malentendus, je parle des problèmes communs de tous les Latino-Américains et, en général, de toute l’humanité. Des problèmes qui ont une racine globale et qu’aujourd’hui aucun État ne peut résoudre seul. Cette clarification faite, je propose que nous nous posions ces questions :

– Reconnaissons-nous que les choses ne marchent pas bien dans un monde où il y a tant de paysans sans terre, tant de familles sans toit, tant de travailleurs sans droits, tant de personnes blessées dans leur dignité ?

– Reconnaissons-nous que les choses ne vont pas bien quand éclatent tant de guerres absurdes et que la violence fratricide s’empare même de nos quartiers ?

– Reconnaissons-nous que les choses ne vont pas bien quand le sol, l’eau, l’air et tous les êtres de la création sont sous une permanente menace ?

Donc, disons-le sans peur : nous avons besoin d’un changement et nous le voulons.

Vous m’avez rapporté – par vos lettres et au cours de nos rencontres – les multiples exclusions et les injustices dont vous souffrez dans chaque activité de travail, dans chaque quartier, dans chaque territoire. Elles sont nombreuses et si diverses comme nombreuses et diverses sont les manières de les affronter. Il y a, toutefois, un fil invisible qui unit chacune de ces exclusions : pouvons-nous le reconnaître ? Car, il ne s’agit pas de questions isolées. Je me demande si nous sommes capables de reconnaître que ces réalités destructrices répondent à un système qui est devenu global. Reconnaissons-nous que ce système a imposé la logique du gain à n’importe quel prix sans penser à l’exclusion sociale ou à la destruction de la nature ?

S’il en est ainsi, j’insiste, disons-le sans peur : nous voulons un changement, un changement réel, un changement de structures. On ne peut plus supporter ce système, les paysans ne le supportent pas, les travailleurs ne le supportent pas, les communautés ne le supportent pas, les peuples ne le supportent pas… Et la Terre non plus ne le supporte pas, la sœur Mère Terre comme disait saint François.

Nous voulons un changement dans nos vies, dans nos quartiers, dans le terroir, dans notre réalité la plus proche ; également un changement qui touche le monde entier parce qu’aujourd’hui l’interdépendance planétaire requiert des réponses globales aux problèmes locaux. La globalisation de l’espérance, qui naît des peuples et s’accroît parmi les pauvres, doit substituer cette globalisation de l’exclusion et de l’indifférence !

Je voudrais aujourd’hui réfléchir avec vous sur le changement que nous voulons et dont nous avons besoin. Vous savez que récemment j’ai écrit sur les problèmes du changement climatique. Mais, cette fois-ci, je veux parler d’un changement dans l’autre sens. Un changement positif, un changement qui nous fasse du bien – nous pourrions dire – rédempteur. Car nous en avons besoin. Je sais que vous cherchez un changement et pas vous uniquement : au cours de nos diverses rencontres, au cours de différents voyages, j’ai constaté qu’il existe une attente, une intense recherche, un ardent désir de changement de la part des peuples du monde. Même dans cette minorité toujours plus réduite qui croit bénéficier de ce système règnent l’insatisfaction et spécialement la tristesse. Beaucoup espèrent un changement qui les libère de cette tristesse individualiste asservissante.

Le temps, frères et sœurs, il semble que le temps soit sur le point de s’épuiser ; nous quereller entre nous ne nous a pas suffi, et nous nous acharnons contre notre maison. Aujourd’hui, la communauté scientifique accepte ce que depuis longtemps de simples gens dénonçaient déjà : on est en train de causer des dommages peut-être irréversibles à l’écosystème. On est en train de châtier la terre, les peuples et les personnes de façon presque sauvage. Et derrière tant de douleur, tant de mort et de destruction, se sent l’odeur de ce que Basile de Césarée appelait « le fumier du diable » ; l’ambition sans retenue de l’argent qui commande. Le service du bien commun est relégué à l’arrière-plan. Quand le capital est érigé en idole et commande toutes les options des êtres humains, quand l’avidité pour l’argent oriente tout le système socio-économique, cela ruine la société, condamne l’homme, le transforme en esclave, détruit la fraternité entre les hommes, oppose les peuples les uns aux autres, et comme nous le voyons, met même en danger notre maison commune.

Je ne veux pas m’étendre en décrivant les effets pernicieux de cette dictature subtile : vous les connaissez. Il ne suffit pas non plus de signaler les causes structurelles du drame social et environnemental contemporain. Nous souffrons d’un certain excès de diagnostic qui nous conduit parfois à un pessimisme charlatanesque ou à nous complaire dans le négatif. En considérant la chronique noire de chaque jour, nous croyons qu’il n’y a rien à faire sauf prendre soin de soi-même ainsi que du petit cercle de la famille et de ceux qui nous sont chers.

Que puis-je faire, moi, chiffonnier, comptable, ramasseur d’ordures, agent de recyclage, face à tant de problèmes si je gagne à peine assez pour manger ? Que puis-je faire, moi, artisan, vendeur ambulant, transporteur, travailleur exclu si je n’ai même pas les droits des travailleurs ? Que puis-je faire, moi, paysanne, indigène, pêcheur qui peut à peine résister à l’asservissement des grandes corporations ? Que puis-je faire, moi, depuis mon bidonville, depuis ma cabane, de mon village, de ma ferme quand je suis quotidiennement discriminé et marginalisé ? Que peut faire cet étudiant, ce jeune, ce militant, ce missionnaire qui parcourt les banlieues et les environs, le cœur plein de rêves, mais sans presque aucune solution pour mes problèmes ? Beaucoup ! Ils peuvent faire beaucoup. Vous, les plus humbles, les exploités, les pauvres et les exclus, vous pouvez et faites beaucoup. J’ose vous dire que l’avenir de l’humanité est, dans une grande mesure, dans vos mains, dans votre capacité de vous organiser et de promouvoir des alternatives créatives, dans la recherche quotidienne des 3 T (travail, toit, terre) et aussi, dans votre participation en tant que protagonistes aux grands processus de changement, nationaux, régionaux et mondiaux. Ne vous sous-estimez pas !

Vous vivez chaque jour, trempés, au cœur de la tempête humaine

2. Vous êtes des semeurs de changement. Ici en Bolivie, j’ai entendu une phrase qui me plaît beaucoup : « processus de changement ». Le changement conçu non pas comme quelque chose qui un jour se réalisera parce qu’on a imposé telle ou telle option politique ou parce que telle ou telle structure sociale a été instaurée. Nous avons appris douloureusement qu’un changement de structures qui n’est pas accompagné d’une conversion sincère des attitudes et du cœur finit tôt ou tard par se bureaucratiser, par se corrompre et par succomber. Voilà pourquoi me plaît tant l’image du processus, où la passion de semer, d’arroser sereinement ce que d’autres verront fleurir, remplace l’obsession d’occuper tous les espaces de pouvoir disponibles et de voir des résultats immédiats. Chacun de nous n’est qu’une part d’un tout complexe et divers, interagissant dans le temps : des peuples qui luttent pour une signification, pour un destin, pour vivre avec dignité, pour « vivre bien ».

À partir des mouvements populaires, vous assumez des activités de toujours, motivés par l’amour fraternel qui se révèle contre l’injustice sociale. Quand nous regardons le visage de ceux qui souffrent, le visage du paysan menacé, du travailleur exclu, de l’indigène opprimé, de la famille sans toit, du migrant persécuté, du jeune en chômage, de l’enfant exploité, de la mère qui a perdu son fils dans une fusillade parce que le quartier a été accaparé par le trafic de stupéfiants, du père qui a perdu sa fille parce qu’elle a été soumise à l’esclavage ; quand nous nous rappelons ces « visages et noms », nos entrailles se remuent face à tant de douleur et nous sommes émus… Car « nous avons vu et entendu », non pas la statistique froide mais les blessures de l’humanité souffrante, nos blessures, notre chair. Cela est très différent de la théorisation abstraite ou de l’indignation élégante. Cela nous émeut, nous fait bouger et nous cherchons l’autre pour bouger ensemble. Cette émotion faite action communautaire ne se comprend pas uniquement avec la raison : elle a un supplément de sens que seuls comprennent les peuples et qui donne aux vrais mouvements populaires leur mystique particulière.

Vous vivez chaque jour, trempés, au cœur de la tempête humaine. Vous m’avez parlé de vos causes, vous m’avez fait part de vos luttes et je vous en remercie. Chers frères, vous travaillez bien souvent dans ce qui est petit, proche, dans la réalité injuste qui vous a été imposée et à laquelle vous ne vous résignez pas, en opposant une résistance active au système idolâtrique qui exclut, dégrade et tue. Je vous ai vus travailler inlassablement pour la terre et pour l’agriculture paysanne, pour vos territoires et vos communautés, pour la promotion de la dignité de l’économie populaire, pour l’intégration urbaine de vos bidonvilles et campements, pour l’auto construction de logements et le développement d’infrastructure de quartier, et dans tant d’activités communautaires qui visent la réaffirmation de quelque chose de si élémentaire et d’indéniablement nécessaire comme le droit aux « 3 T » : terre, toit et travail.

Cet enracinement dans le quartier, dans la terre, dans le territoire, dans le métier, dans la corporation, ce fait de se reconnaître dans le visage de l’autre, cette proximité de chaque jour, avec ses misères et ses héroïsmes quotidiens, est ce qui permet de vivre le commandement de l’amour, non pas à partir des idées ou des concepts mais à partir de la rencontre authentique entre des personnes, parce que ni les concepts ni les idées ne s’aiment ; ce sont les personnes qui s’aiment. L’engagement, le véritable engagement surgit de l’amour envers des hommes et des femmes, envers des enfants et des vieillards, des populations et des communautés… des visages et des noms qui remplissent le cœur. De ces graines d’espérance semées patiemment dans les périphéries oubliées de la planète, de ces bourgeons de tendresse qui luttent pour subsister dans l’obscurité de l’exclusion, croîtront de grands arbres, surgiront des forêts denses d’espérance pour oxygéner ce monde.

Je constate avec joie que vous travaillez sur ce qui est proche, en soignant les bourgeons ; mais, en même temps, dans une perspective plus ample, en protégeant le bosquet. Vous travaillez dans une perspective qui non seulement aborde la réalité sectorielle que chacun de vous représente et dans laquelle il est heureusement enraciné, mais vous cherchez également à affronter à la racine les problèmes généraux de pauvreté, d’inégalité et d’exclusion.

Je vous en félicite. Il est indispensable que, avec la revendication de leurs droits légitimes, les peuples et leurs organisations sociales construisent une alternative humaine à la globalisation qui exclut. Vous êtes des semeurs de changement. Que Dieu vous donne courage, joie, persévérance et passion pour continuer à semer. Soyez sûrs que tôt ou tard nous verrons les fruits. Aux dirigeants, je vous demande : soyez créatifs et ne perdez jamais l’enracinement dans ce qui est proche, parce que le père du mensonge sait usurper de nobles paroles, promouvoir des modes intellectuelles et adopter des positions idéologiques ; mais si vous construisez sur des bases solides, sur les besoins réels et sur l’expérience vivante de vos frères, des paysans et des indigènes, des travailleurs exclus et des familles marginalisées, sûrement vous n’allez pas vous tromper.

L’Église ne peut pas ni ne doit être étrangère à ce processus dans l’annonce de l’Évangile. De nombreux prêtres et agents pastoraux accomplissent une énorme tâche en accompagnant et en promouvant les exclus dans le monde entier, avec des coopératives, en impulsant des initiatives, en construisant des logements, en travaillant avec abnégation dans les domaines de la santé, du sport et de l’éducation. Je suis convaincu que la collaboration respectueuse avec les mouvements populaires peut renforcer ces efforts et fortifier les processus de changement.

Ayons toujours présent au cœur la Vierge Marie, une humble fille d’un petit village perdu dans la périphérie d’un grand empire, une mère sans toit qui a su transformer une caverne d’animaux en la maison de Jésus avec quelques langes et une montagne de tendresse. Marie est signe d’espérance pour les peuples qui souffrent les douleurs de l’enfantement jusqu’à ce que germe la justice. Je prie la Vierge du Carmel, patronne de la Bolivie, afin qu’elle permette que notre rencontre soit ferment de changement.

3. Je voudrais, enfin, que nous pensions ensemble quelques tâches importantes pour ce moment historique, parce que, nous le savons, nous voulons un changement positif pour le bien de tous nos frères et sœurs. Nous voulons un changement qui s’enrichisse, nous le savons aussi, grâce au travail concerté des gouvernements, des mouvements populaires et des autres forces sociales. Mais il n’est pas si facile de définir le contenu du changement, on pourrait dire, le programme social qui reflète ce projet de fraternité et de justice que nous attendons. Dans ce sens, n’attendez pas de ce pape une recette. Ni le pape ni l’Église n’ont le monopole de l’interprétation de la réalité sociale ni le monopole de proposition de solutions aux problèmes contemporains. J’oserais dire qu’il n’existe pas de recette. L’histoire, ce sont les générations successives des peuples en marche à la recherche de leur propre chemin et dans le respect des valeurs que Dieu a mises dans le cœur, qui la construisent.

Les trois grandes tâches des mouvements populaires

Je voudrais, cependant, proposer trois grandes tâches qui requièrent l’apport décisif de l’ensemble des mouvements populaires :

3.1.La première tâche est de mettre l’économie au service des peuples : les êtres humains et la nature ne doivent pas être au service de l’argent. Disons NON à une économie d’exclusion et d’injustice où l’argent règne au lieu de servir. Cette économie tue. Cette économie exclut. Cette économie détruit la Mère Terre.

L’économie ne devrait pas être un mécanisme d’accumulation mais l’administration adéquate de la maison commune. Cela implique de prendre jalousement soin de la maison et de distribuer convenablement les biens entre tous. Son objet n’est pas uniquement d’assurer la nourriture ou une « convenable subsistance ». Ni même, bien que ce serait déjà un grand pas, de garantir l’accès aux 3 T pour lesquels vous luttez. Une économie vraiment communautaire, l’on pourrait dire, une économie d’inspiration chrétienne, doit garantir aux peuples la dignité, « un accomplissement sans fin » (1). Cela implique les « 3 T » mais aussi l’accès à l’éducation, à la santé, à l’innovation, aux manifestations artistiques et culturelles, à la communication, au sport et au loisir. Une économie juste doit créer les conditions pour que chaque personne puisse jouir d’une enfance sans privations, développer ses talents durant la jeunesse, travailler de plein droit pendant les années d’activité et accéder à une retraite digne dans les vieux jours. C’est une économie où l’être humain, en harmonie avec la nature, structure tout le système de production et de distribution pour que les capacités et les nécessités de chacun trouvent une place appropriée dans l’être social. Vous, et aussi d’autres peuples, vous résumez ce désir ardent d’une manière simple et belle : « vivre bien ».

Cette économie est non seulement désirable et nécessaire mais aussi possible. Ce n’est pas une utopie et une imagination. C’est une perspective extrêmement réaliste. Nous pouvons l’atteindre. Les ressources disponibles dans le monde, fruit du travail intergénérationnel des peuples et les dons de la création, sont plus que suffisants pour le développement intégral de « tout homme et tout l’homme » (2). Le problème est, en revanche, autre. Un système existe avec d’autres objectifs.

Un système qui même en accélérant de façon irresponsable les rythmes de la production, même en mettant en œuvre des méthodes dans l’industrie et dans l’agriculture, méthodes préjudiciables à la Mère Terre au nom de la « productivité », continue de nier à des milliers de millions de frères les droits économiques, sociaux et culturels les plus élémentaires. Ce système porte atteinte au projet de Jésus.

La juste distribution des fruits de la terre et du travail humain n’est pas de la pure philanthropie. C’est un devoir moral. Pour les chrétiens, la charge est encore plus lourde : c’est un commandement. Il s’agit de rendre aux pauvres et aux peuples ce qui leur appartient. La destination universelle des biens n’est pas une figure de style de la doctrine sociale de l’Église. C’est une réalité antérieure à la propriété privée. La propriété, surtout quand elle affecte les ressources naturelles, doit toujours être en fonction des nécessités des peuples. Et ces nécessités ne se limitent pas à la consommation. Il ne suffit pas de laisser tomber quelques gouttes quand les pauvres agitent cette coupe qui ne se renverse jamais d’elle-même. Les plans d’assistance qui s’occupent de certaines urgences devraient être pensés seulement comme des réponses passagères. Ils ne pourront jamais substituer la vraie inclusion : celle-là qui donne le travail digne, libre, créatif, participatif et solidaire.

Sur ce chemin, les mouvements populaires ont un rôle essentiel, non seulement en exigeant et en réclamant, mais fondamentalement en créant. Vous êtes des poètes sociaux : des créateurs de travail, des constructeurs de logements, des producteurs de nourriture, surtout pour ceux qui sont marginalisés par le marché mondial.

J’ai connu de près diverses expériences où les travailleurs, unis dans des coopératives et dans d’autres formes d’organisation communautaire, ont réussi à créer un travail là où il y avait seulement des restes de l’économie idolâtre. Les entreprises récupérées, les marchés aux puces et les coopératives de chiffonniers sont des exemples de cette économie populaire qui surgit de l’exclusion et, petit à petit, avec effort et patience, adopte des formes solidaires qui la rendent digne. Que cela est différent de l’exploitation des marginalisés du marché formel comme des esclaves !

Les gouvernements qui assument comme leur la tâche de mettre l’économie au service des peuples doivent promouvoir le raffermissement, l’amélioration, la coordination et l’expansion de ces formes d’économie populaire et de production communautaire. Cela implique d’améliorer les processus de travail, de pourvoir une infrastructure adéquate et de garantir tous les droits aux travailleurs de ce secteur alternatif. Quand l’État et les organisations sociales assument ensemble la mission des « 3 T », s’activent les principes de solidarité et de subsidiarité qui permettent d’édifier le bien commun dans une démocratie pleine et participative.

3.2. La deuxième tâche est d’unir nos peuples sur le chemin de la paix et de la justice. Les peuples du monde veulent être artisans de leur propre destin. Ils veulent conduire dans la paix leur marche vers la justice. Ils ne veulent pas de tutelles ni d’ingérence où le plus fort subordonne le plus faible. Ils veulent que leur culture, leur langue, leurs processus sociaux et leurs traditions religieuses soient respectés. Aucun pouvoir de fait ou constitué n’a le droit de priver les pays pauvres du plein exercice de leur souveraineté et, quand on le fait, nous voyons de nouvelles formes de colonialisme qui affectent sérieusement les possibilités de paix et de justice parce que « La paix se fonde non seulement sur le respect des droits de l’homme, mais aussi sur les droits des peuples particulièrement le droit à l’indépendance » (3).

Les peuples de l’Amérique latine ont accouché de leur indépendance politique dans la douleur et, depuis lors, ils ont passé deux siècles d’une histoire dramatique et pleine de contradictions à essayer de conquérir une pleine indépendance.

Au cours de ces dernières années, après tant de désaccords, beaucoup de pays latino-américains ont vu croître la fraternité entre leurs peuples. Les gouvernements de la Région ont uni leurs efforts pour faire respecter leur souveraineté, celle de chaque pays et celle de l’ensemble de la région, que, comme nos Pères d’autrefois, ils appellent si admirablement la « Grande Patrie ». Je vous demande, frères et sœurs des mouvements populaires, de soigner et d’accroître cette unité. Maintenir l’unité face à toute tentative de division est nécessaire pour que la région croisse dans la paix et la justice.

Malgré ces progrès, subsistent encore des facteurs qui compromettent le développement humain équitable et limitent la souveraineté des pays de la « Grande Patrie » et sous d’autres latitudes de la planète. Le nouveau colonialisme adopte des visages différents. Parfois, c’est le pouvoir anonyme de l’idole argent : des corporations, des prêteurs sur gages, quelques traités dénommés « de libre commerce » et l’imposition de mesures d’« austérité » qui serrant toujours la ceinture des travailleurs et des pauvres. Les évêques latino-américains le dénoncent avec une clarté totale dans le Document d’Aparecida quand ils affirment : « Les institutions financières et les entreprises transnationales se fortifient au point de subordonner les économies locales, surtout, en affaiblissant les États, qui apparaissent de plus en plus incapables de conduire des projets de développement au service de leurs populations » (4). À d’autres occasions, sous la noble apparence de la lutte contre la corruption, contre le trafic de stupéfiants ou le terrorisme – de graves maux de nos temps qui requièrent une action internationale coordonnée – nous voyons que l’on impose aux États des mesures qui ont peu à voir avec la résolution de ces questions et bien des fois aggravent les choses.

De la même façon, la concentration sous forme de monopoles des moyens de communication sociale qui essaie d’imposer des directives aliénantes de consommation et une certaine uniformité culturelle est l’une des autres formes que le nouveau colonialisme adopte. C’est le colonialisme idéologique. Comme le disent les évêques d’Afrique, souvent on essaie de transformer les pays pauvres en ‘« pièces d’un mécanisme, (…) parties d’un engrenage gigantesque » (5).

Il faut reconnaître qu’aucun des graves problèmes de l’humanité ne peut être résolu sans l’interaction entre les États et les peuples au plan international. Tout acte d’envergure réalisé dans une partie de la planète se répercute sur l’ensemble en termes économiques, écologiques, sociaux et culturels. Même le crime et la violence se sont globalisés. Par conséquent, aucun gouvernement ne peut agir en marge d’une responsabilité commune. Si nous voulons réellement un changement positif, nous devons humblement assumer notre interdépendance. Mais interaction n’est pas synonyme d’imposition, ce n’est pas une subordination des uns en fonction des intérêts des autres. Le colonialisme, nouveau et ancien, qui réduit les pays pauvres en de simples fournisseurs de matière première et de travail bon marché, engendre violence, misère, migrations forcées et tous les malheurs qui vont de pair… précisément parce que, en ordonnant la périphérie en fonction du centre, le colonialisme refuse à ces pays le droit à un développement intégral. C’est de l’injustice et l’injustice génère la violence qu’aucun recours policier, militaire ni aucun service d’intelligence ne peuvent arrêter.

Disons NON aux vieilles et nouvelles formes de colonialisme. Disons OUI à la rencontre entre les peuples et les cultures. Bienheureux les artisans de paix.

Ici je veux m’arrêter sur un sujet important. Car, quelqu’un pourra dire, avec raison, « quand le pape parle du colonialisme il oublie certaines actions de l’Église ». Je leur dis, avec peine : de nombreux et de graves péchés ont été commis contre les peuples originaires de l’Amérique au nom de Dieu. Mes prédécesseurs l’ont reconnu, le Celam l’a dit et je veux le dire également. À l’instar de saint Jean-Paul II, je demande que l’Église « s’agenouille devant Dieu et implore le pardon des péchés passés et présents de ses fils » (6). Et je voudrais vous dire, je veux être très clair, comme l’a été saint Jean-Paul II : je demande humblement un pardon, non seulement pour les offenses de l’Église même, mais pour les crimes contre les peuples autochtones durant ce que l’on appelle la conquête de l’Amérique.

Je demande aussi à vous tous, croyants et non croyants, de vous souvenir de tant d’évêques, prêtres et laïques qui ont annoncé et annoncent la Bonne Nouvelle de Jésus avec courage et douceur, respect et dans la paix ; qui sur leur passage en cette vie ont laissé des œuvres émouvantes de promotion humaine et d’amour, souvent auprès des peuples indigènes ou en accompagnant les mouvements populaires de ceux-ci, y compris jusqu’au martyre. L’Église, ses fils et ses filles, font partie de l’identité des peuples latino-américains. Une identité qu’ici comme dans d’autres pays certains pouvoirs s’évertuent à effacer, peut-être parce que notre foi est révolutionnaire, parce que notre foi défie la tyrannie de l’idole argent. Aujourd’hui nous voyons avec frayeur comment beaucoup de nos frères au Moyen-Orient et en d’autres endroits du monde sont persécutés, torturés, assassinés pour leur foi en Jésus. Cela, nous devons aussi le dénoncer : en cette troisième guerre mondiale fragmentée que nous vivons, il y a une espèce de génocide en marche qui doit cesser.

Frères et sœurs du mouvement indigène latino-américain, permettez-moi de vous manifester mon affection la plus profonde et de vous féliciter pour chercher l’union de vos peuples et cultures, ce que je nomme polyèdre, une forme de cohabitation où les parties conservent leur identité en construisant ensemble une pluralité qui n’attente pas à l’unité, mais la renforce. Votre recherche de cette interculturalité qui combine la réaffirmation des droits des peuples autochtones avec le respect de l’intégrité territoriale des États nous enrichit et nous fortifie tous.

3.3. La troisième tâche, peut-être la plus importante que nous devons assumer aujourd’hui est de défendre la Mère Terre. La maison commune de nous tous est pillée, dévastée, bafouée impunément. La lâcheté dans sa défense est un grave péché. Nous voyons avec une déception croissante comment des sommets internationaux se succèdent les uns après les autres sans aucun résultat important. Il y a un impératif éthique clair, définitif et urgent d’agir, qui n’est pas accompli. On ne peut pas permettre que certains intérêts – qui sont globaux mais non universels – s’imposent, soumettent les États ainsi que les organisations internationales, et continuent de détruire la création. Les peuples et leurs mouvements sont appelés à interpeler, à se mobiliser, à exiger – pacifiquement mais tenacement – l’adoption urgente de mesures appropriées. Je vous demande, au nom de Dieu, de défendre la Mère Terre. Sur ce thème, je me suis exprimé dûment dans l’Encyclique Laudato si’.

4. Pour finir, je voudrais vous dire de nouveau : l’avenir de l’humanité n’est pas uniquement entre les mains des grands dirigeants, des grandes puissances et des élites. Il est fondamentalement dans les mains des peuples ; dans leur capacité à s’organiser et aussi dans vos mains qui arrosent avec humilité et conviction ce processus de changement. Je vous accompagne. Disons ensemble de tout cœur : aucune famille sans logement, aucun paysan sans terre, aucun travailleur sans droits, aucun peuple sans souveraineté, aucune personne sans dignité, aucun enfant sans enfance, aucun jeune sans des possibilités, aucun vieillard sans une vieillesse vénérable. Continuez votre lutte et, s’il vous plaît, prenez grand soin de la Mère la Terre. Je prie pour vous, je prie avec vous et je veux demander à Dieu notre Père de vous accompagner et de vous bénir, de vous combler de son amour et de vous défendre sur le chemin en vous donnant abondamment cette force qui nous maintient sur pied : cette force, c’est l’espérance, l’espérance qui ne déçoit pas, merci. Et, s’il vous plaît, je vous demande de prier pour moi.

(*) Version française de la Salle de presse du saint-Siège. Titre et intertitres de La DC.

(1) Jean XXIII, Lett. enc. Mater et magistra (15 mai 1961), n. 3 : AAS 53 (1961), 402 ; DC 1961, n. 1357, col. 945.

(2) Paul VI, Lett. enc. Popolorum progressio, n. 14 ; DC 1967, n. 1492, col. 679.

(3) Conseil pontifical Justice et Paix, Compendium de la Doctrine Sociale de l’Eglise, n. 157.

(4) Ve Conférence Générale de l’épiscopat Latino-américain (2007), Document de Conclusion, Aparecida, n. 66.

(5) Jean-Paul II, Exhort. ap. postsinodale Ecclesia in africa (14 septembre 1995), 52 : AAS 88 (1996), 32-33 ; Id., Lett. enc. Sollicitudo rei socialis (30 décembre 1987), n. 22 : AAS 80 (1988), 539 ; DC 1995, n. 2123, p. 829-830.

(6) Jean-Paul II, Bulle Incarnationis mysterium, n. 11 ; DC 1998, n. 2194, p. 1055-1056.

La perspective d’un monde juste durable exige la participation de mouvements populaires

28 octobre 2014, discours du pape François aux mouvements populaires

Texte original italien dans l’Osservatore Romano du 29 octobre 2014 (*)

Le pape François a rencontré, le 28 octobre 2014, les mouvements populaires dans la Salle ancienne du Synode au Vatican. Dans son discours, le pape a rendu hommage aux pauvres qui « subissent l’injustice » mais travaillent et luttent pour la contrecarrer. Il a souligné le sens profond de la solidarité. Pour lui, elle n’est pas générosité ponctuelle mais avant tout lutte contre « les causes structurelles de la pauvreté ». Il a aussi dénoncé les ambitions personnelles qui, parfois, se cachent derrière des œuvres altruistes et les systèmes économiques qui placent « le dieu l’argent » au-dessus de l’homme. Au cœur de son intervention, le pape a rappelé vigoureusement le droit des pauvres à avoir une terre, un logement, un travail, une rémunération digne, une sécurité sociale et une retraite. Il a assuré les mouvements populaires de son soutien et les a exhortés à poursuivre, « avec ténacité, mais sans fanatisme, avec passion, mais sans violence », leur lutte pour la promotion de structures sociales plus respectueuses de la dignité humaine.

La DC

Bonjour à nouveau,

Je suis heureux d’être avec vous, et je vous fais une confidence : c’est la première fois que je descends ici, je n’étais jamais venu. Comme je vous le disais, j’éprouve une grande joie et je vous souhaite une chaleureuse bienvenue.

Merci d’avoir accepté cette invitation à discuter des nombreux et graves problèmes qui affectent le monde d’aujourd’hui, vous qui vivez dans votre chair les inégalités et l’exclusion. Merci au cardinal Turkson pour son accueil, merci, Éminence, pour votre travail et pour vos paroles.

Cette rencontre des Mouvements populaires est un signe, un grand signe : vous êtes venus exposer en présence de Dieu, de l’Église et des hommes, une réalité qui est souvent passée sous silence. Les pauvres non seulement subissent l’injustice, mais ils luttent également contre elle !

Ils ne se contentent pas de promesses illusoires, d’excuses ou d’alibis. Ils n’attendent pas non plus les bras croisés l’aide d’ONG, des programmes d’aide ou des solutions qui n’arrivent jamais ou qui, si elles arrivent, le font en ayant tendance soit à anesthésier, soit à apprivoiser, et cela est plutôt dangereux. Vous sentez que les pauvres n’attendent plus et veulent être acteurs ; ils s’organisent, étudient, travaillent, exigent et surtout pratiquent la solidarité si spéciale qui existe entre ceux qui souffrent, entre les pauvres, et que notre civilisation semble avoir oublié, ou tout au moins a très envie d’oublier.

Le sens profond de la solidarité

La solidarité est un mot qui ne plaît pas toujours ; je dirais que parfois, nous l’avons transformé en un gros mot, on ne peut pas le prononcer ; mais un mot est beaucoup plus que certains gestes de générosité ponctuels. C’est penser et agir en termes de communauté, de priorité de la vie de tous sur l’appropriation des biens de la part de certains. C’est également lutter contre les causes structurelles de la pauvreté, de l’inégalité, du manque de travail, de terre et de logement, de la négation des droits sociaux et du travail. C’est faire face aux effets destructeurs de l’Empire de l’argent : les déplacements forcés, les émigrations douloureuses, la traite de personnes, la drogue, la guerre, la violence et toutes les réalités que beaucoup d’entre vous subissent et que nous sommes tous appelés à transformer. La solidarité, entendue dans son sens le plus profond, est une façon de faire l’histoire et c’est ce que font les mouvements populaires.

Notre rencontre ne répond pas à une idéologie. Vous ne travaillez pas avec les idées, vous travaillez avec des réalités comme celles que j’ai mentionnées et beaucoup d’autres que vous m’avez racontées. Vous avez les pieds dans la boue et les mains dans la chair. Vous sentez l’odeur des quartiers, du peuple, de la lutte ! Nous voulons que l’on écoute votre voix qui, en général, est peu entendue. Sans doute parce qu’elle gêne, sans doute parce que votre cri dérange, sans doute parce que l’on a peur du changement que vous exigez, mais sans votre présence, sans aller réellement dans les périphéries, les bonnes intentions et les projets que nous écoutons souvent dans les conférences internationales restent limités au domaine des idées, c’est mon projet.

On ne peut affronter le scandale de la pauvreté en promouvant des stratégies de contrôle qui ne font que tranquilliser et transformer les pauvres en des êtres apprivoisés et inoffensifs. Qu’il est triste de voir que, derrière de présumées œuvres altruistes, on réduit l’autre à la passivité, on le nie ou, pire encore, se cachent des affaires et des ambitions personnelles : Jésus les définirait hypocrites. Qu’il est beau en revanche lorsque nous voyons en mouvement des peuples et surtout leurs membres plus pauvres et jeunes. Là, on sent vraiment le vent de la promesse qui ravive l’espérance d’un monde meilleur. Que ce vent se transforme en ouragan d’espérance. Tel est mon désir.

Terre, logement et travail

Notre rencontre répond à un désir très concret, quelque chose que n’importe quel père, n’importe quelle mère, veut pour ses enfants : un désir qui devrait être à la portée de tous, mais qu’aujourd’hui, nous voyons avec tristesse toujours plus éloignée de la majorité des personnes : terre, logement et travail. C’est étrange, mais si je parle de cela, certains pensent que le pape est communiste. On ne comprend pas que l’amour pour les pauvres est au centre de l’Évangile. Terre, logement et travail, ce pour quoi vous luttez, sont des droits sacrés. Exiger cela n’est pas du tout étrange, c’est la doctrine sociale de l’Église. Je m’arrête un peu sur chacun d’eux parce que vous les avez choisis comme mots d’ordre pour cette rencontre.

Terre. Au début de la création, Dieu créa l’homme gardien de son œuvre, en lui confiant la charge de la cultiver et de la protéger. Je vois qu’il y a ici des dizaines d’agriculteurs et d’agricultrices et je veux les féliciter, parce qu’ils gardent la terre, la cultivent, et le font en communauté. Je suis préoccupé par le déracinement de tant de frères agriculteurs qui souffrent à cause de cela, et non pas à cause des guerres ou des désastres naturels. La spéculation de terrains, la déforestation, l’appropriation de l’eau, les pesticides inadéquats, sont quelques-uns des maux qui arrachent l’homme à sa terre natale. Cette séparation douloureuse n’est pas seulement physique, mais également existentielle et spirituelle, parce qu’il existe une relation avec la terre, qui fait courir à la communauté rurale et son style de vie particulier le risque de décadence évidente, et même d’extinction.

L’autre dimension du processus déjà global est la faim. Lorsque la spéculation financière conditionne le prix des aliments, en les traitant comme une marchandise quelconque, des millions de personnes souffrent et meurent de faim. De l’autre côté, on jette des tonnes de nourriture. Cela est un véritable scandale. La faim est un crime. L’alimentation est un droit inaliénable. Je sais que certains de vous demandent une réforme agraire pour résoudre certains de ces problèmes et, permettez-moi de dire que dans certains pays, et je cite ici le Compendium de la doctrine sociale de l’Église, « la réforme agraire devient ainsi non seulement une nécessité politique, mais une obligation morale » (cdse, n. 300).

Ce n’est pas seulement moi qui le dis, mais c’est écrit dans le Compendium de la doctrine sociale de l’Église. S’il vous plaît, continuez de lutter pour la dignité de la famille rurale, pour l’eau, pour la vie, afin que tous puissent bénéficier des fruits de la terre.

Deuxièmement, Logement. Je l’ai déjà dit et je le répète : un logement pour chaque famille. Il ne faut jamais oublier que Jésus est né dans une étable parce qu’il n’y avait pas de place dans les auberges, que sa famille dut abandonner sa maison et fuir en Égypte, persécutée par Hérode. Aujourd’hui, il y a beaucoup de familles sans logement, parce qu’elles ne l’ont jamais eu ou parce qu’elles l’ont perdu pour diverses raisons. Famille et logement vont de pair ! Mais un toit, pour qu’il soit une maison, doit aussi avoir une dimension communautaire : le quartier, et c’est précisément dans le quartier que l’on commence à construire cette grande famille de l’humanité, à partir de ce qui est plus immédiat, de la coexistence avec le voisinage. Aujourd’hui, nous vivons dans d’immenses villes qui affichent leur modernité avec orgueil et même avec vanité. Des villes qui offrent d’innombrables plaisirs et bien-être pour une heureuse minorité, mais qui nient un logement à des milliers de nos voisins et frères, même des enfants, et on les appelle, élégamment, « personnes sans domicile fixe ». Il est curieux de voir que dans le monde des injustices, les euphémismes abondent. Une personne, une personne isolée, une personne marginalisée, une personne qui souffre de la pauvreté, de la faim, est une personne sans domicile fixe ; c’est une expression élégante, non ? Vous, continuez de chercher. Je pourrais me tromper dans certains cas, mais en général, derrière un euphémisme, il y a un délit.

Nous vivons dans des villes qui construisent des tours, des centres commerciaux, qui font des affaires immobilières, mais qui abandonnent une partie d’elles-mêmes dans les périphéries. Comme il fait mal d’apprendre que les habitations pauvres sont marginalisées, ou pire encore, que l’on veut les déraciner ! Les images des évacuations forcées, des grues qui démolissent les baraques, sont des images semblables à celles de la guerre. C’est ce que l’on voit aujourd’hui.

Vous savez que dans les quartiers populaires où beaucoup d’entre vous vivent subsistent des valeurs désormais oubliées dans les centres enrichis. Ces lieux d’habitation sont bénis par une riche culture populaire, là, l’espace public n’est pas seulement un simple lieu de transit, mais une extension de sa propre maison, un lieu où créer des liens avec le voisinage. Comme elles sont belles les villes qui dépassent la méfiance malsaine et qui intègrent ceux qui sont différents et qui font de cette intégration un nouveau facteur de développement ! Comme elles sont belles les villes qui, dans la planification de leur architecture aussi, sont pleines d’espaces qui unissent, qui mettent en relation, qui favorisent la reconnaissance de l’autre ! Donc, ni déracinement, ni marginalisation : il faut suivre la voie de l’intégration urbaine ! Ce mot doit remplacer entièrement le mot déracinement, à présent, mais également ces projets qui entendent repeindre les quartiers pauvres, embellir les périphéries, et « maquiller » les blessures sociales au lieu de les soigner en promouvant une intégration authentique et respectueuse. C’est une sorte d’architecture de façade, non ? Et cela va dans cette direction. Continuons à travailler afin que toutes les familles aient un logement et afin que tous les quartiers aient une infrastructure adéquate (tout-à-l’égout, électricité, gaz, pavage des rues), et je continue : écoles, hôpitaux, postes de secours, centres sportifs et toutes ces choses qui créent des liens et qui unissent, l’accès à la santé – je l’ai déjà dit – à l’éducation et à la garantie de la propriété.

Troisièmement, Travail. Il n’existe pas de pire pauvreté matérielle – je tiens à le souligner – que celle qui ne permet pas de gagner de quoi manger et prive de la dignité du travail. Le chômage des jeunes, le travail au noir et le manque de droits du travail ne sont pas inévitables, ils sont le résultat d’un choix de société préalable, d’un système économique qui place les bénéfices au-dessus de l’homme, si le bénéfice est économique, au-dessus de l’humanité ou au-dessus de l’homme, ce sont les effets d’une culture du rebut qui considère l’être humain en soi comme un bien de consommation, que l’on peut utiliser, puis jeter.

La culture du rebut

Aujourd’hui une nouvelle dimension s’ajoute au phénomène de l’exploitation et de l’oppression, une nuance imagée et dure de l’injustice sociale ; ceux qui ne peuvent pas s’intégrer, les exclus sont des rebuts, des « excédents ». C’est la culture du rebut, et sur ce point je voudrais ajouter quelque chose que je n’ai pas écrit ici, mais qui vient de me venir à l’esprit. Cela arrive quand au centre d’un système économique se trouve le dieu argent et non l’homme, la personne humaine. Oui, au centre de tout système social ou économique doit se trouver la personne, image de Dieu, créée pour être le dénominateur de l’univers. Quand la personne est déplacée et qu’arrive le dieu argent se produit ce renversement des valeurs.

Et pour l’illustrer, je rappelle ici un enseignement qui remonte environ à l’an 1 200. Un rabbin juif expliquait à ses fidèles l’histoire de la tour de Babel et il racontait donc que, pour fabriquer cette tour, il fallait fournir un grand effort ; il fallait fabriquer des briques, et pour fabriquer les briques il fallait faire de la boue et apporter de la paille, et mélanger la boue avec la paille, la couper ensuite en carrés, puis la faire sécher, puis la cuire, et quand les briques étaient cuites et refroidies, les apporter pour construire la tour.

Si une brique tombait – ce travail avait tellement coûté –, cela devenait presque une tragédie nationale. Celui qui l’avait laissée tomber était puni ou chassé, je ne sais pas bien ce qu’on lui faisait, mais en revanche si un ouvrier tombait, il ne se passait rien. Cela arrive quand la personne est placée au service du dieu argent ; et c’est un rabbin juif qui le racontait en 1200, en expliquant ces choses horribles.

En ce qui concerne le rebut, nous devons aussi être un peu attentifs à ce qui se passe dans notre société. Je répète des choses que j’ai déjà dites et qui se trouvent dans  Evangelii gaudium  (1). Aujourd’hui, on met les enfants au rebut, en effet le taux de natalité a diminué dans de nombreux pays de la terre, ou alors on refuse les enfants par manque de nourriture ou parce qu’on les tue avant leur naissance ; des enfants au rebut.

On met les personnes âgées au rebut parce qu’elles ne servent pas, elles ne produisent pas ; ni les enfants ni les personnes âgées ne produisent, alors, avec des systèmes plus ou moins sophistiqués, on les abandonne lentement et à présent, étant donné que dans cette crise il faut retrouver un certain équilibre, nous assistons à une troisième mise au rebut très douloureuse : la mise au rebut des jeunes. Des millions de jeunes – je ne cite pas le nombre parce que je ne le connais pas exactement et celui que j’ai lu me paraît un peu exagéré – des millions de jeunes sont écartés du travail, laissés au chômage.

Dans les pays européens, et il s’agit là de statistiques très claires, ici en Italie, les jeunes au chômage sont un peu plus de quarante pour cent ; vous savez ce que cela signifie quarante pour cent de jeunes, une génération entière, on efface une génération entière pour conserver l’équilibre. Dans un autre pays européen, le nombre dépasse cinquante pour cent, et dans ce même pays des cinquante pour cent, on arrive à soixante pour cent dans le sud. Ce sont des chiffres clairs, ceux du rebut. Des enfants au rebut, des personnes âgées au rebut, qui ne produisent pas, et nous devons sacrifier une génération de jeunes, des jeunes au rebut, pour pouvoir conserver et rééquilibrer un système dans lequel, au centre, il y a le dieu argent et non la personne humaine.

Malgré cette culture du rebut, cette culture des excédents, un grand nombre d’entre vous, à l’exclusion des travailleurs, qui êtes en excédent pour ce système, vous avez inventé votre travail avec tout ce qui semblait ne plus pouvoir être utilisé. Grâce à votre habileté artisanale, que Dieu vous a donnée, votre recherche, votre solidarité, votre travail communautaire, votre économie populaire, vous avez réussi, vous êtes en train de réussir… Et, laissez-moi le dire, ce n’est pas seulement du travail, mais de la poésie ! Merci.

Déjà à présent, chaque travailleur, qu’il appartienne ou non au système officiel du travail salarié, a droit à une rémunération digne, à la sécurité sociale et à une retraite. Ici il y a les cartoneros, ceux qui recyclent, les vendeurs ambulants, les tailleurs, les artisans, les pêcheurs, les maçons, les mineurs, les ouvriers d’entreprises relancées, les membres de coopératives en tous genres et des personnes qui exercent les métiers les plus communs, qui sont exclues des droits des travailleurs, auxquelles est niée la possibilité d’avoir un syndicat, qui n’ont pas une rémunération adaptée et stable. Je désire aujourd’hui unir ma voix à la leur et les accompagner dans la lutte.

La paix et la nature

Au cours de cette rencontre, vous avez parlé de Paix et Écologie. C’est logique : il ne peut pas y avoir de terre, il ne peut pas y avoir de travail si nous n’avons pas la paix et si nous détruisons la planète. Ce sont des thèmes si importants que les peuples et leurs organisations de base ne peuvent pas les ignorer. Ils ne peuvent pas demeurer seulement entre les mains des dirigeants et des hommes politiques. Tous les peuples de la terre, tous les hommes et les femmes de bonne volonté, tous nous devons élever la voix en défense de ces deux précieux dons : la paix et la nature. Notre sœur la mère terre, comme l’appelait saint François d’Assise.

J’ai dit il n’y a pas longtemps, et je le répète, que nous vivons la troisième guerre mondiale, mais fragmentée. Il existe des systèmes économiques qui doivent faire la guerre pour survivre. Alors on fabrique et on vend des armes et ainsi les bilans des économies qui sacrifient l’homme sur l’autel de l’idole de l’argent réussissent évidemment à se rétablir. Et l’on ne pense pas aux enfants affamés dans les camps de réfugiés, on ne pense pas aux séparations forcées, on ne pense pas aux maisons détruites, on ne pense même pas aux nombreuses vies détruites. Que de souffrance, que de destruction, que de douleur ! Aujourd’hui, chères sœurs et chers frères, s’élève de tous les lieux de la terre, de chaque peuple, de chaque cœur et des mouvements populaires, le cri de la paix : Jamais plus la guerre !

Un système économique axé sur le dieu argent a aussi besoin de piller la nature pour soutenir le rythme frénétique de consommation qui lui est propre. Le changement climatique, la perte de la biodiversité, la déforestation font déjà apparaître leurs effets dévastateurs dans les grandes catastrophes auxquelles nous assistons, et ceux qui en souffrent le plus c’est vous, les humbles, vous qui vivez près des côtes dans des logements précaires ou qui êtes vulnérables économiquement, au point de tout perdre lors d’une catastrophe naturelle. Frères et sœurs, la création n’est pas une propriété dont nous pouvons disposer selon notre bon vouloir ; et encore moins la propriété de quelques personnes seulement, d’un petit nombre. La création est un don, c’est un cadeau, un don merveilleux que Dieu nous a donné pour que nous en prenions soin et l’utilisions au profit de tous, toujours avec respect et gratitude. Peut-être savez-vous que je prépare une encyclique sur l’écologie : soyez certains que vos préoccupations seront présentes dans celle-ci. Je remercie, j’en profite pour remercier pour la lettre que m’ont faite parvenir les membres de la Vía Campesina, la Fédération des cartoneros et tant d’autres frères à ce propos.

Nous parlons de terre, de travail, de logement. Nous parlons de travail pour la paix et de prendre soin de la nature. Mais alors, pourquoi nous habituons-nous à voir que l’on détruit le travail digne, que l’on expulse tant de familles, que l’on chasse les paysans, que l’on fait la guerre et que l’on abuse de la nature ? Parce que dans ce système l’homme, la personne humaine, a été ôtée du centre et a été remplacée par autre chose. Parce qu’on rend un culte idolâtre à l’argent. Parce que l’indifférence s’est mondialisée ! L’indifférence s’est mondialisée : que m’importe ce qui arrive aux autres tant que je défends ce qui m’appartient ? Parce que le monde a oublié Dieu, qui est Père;il est devenu orphelin parce qu’il a mis Dieu de côté.

Certains d’entre vous ont dit qu’on ne peut plus supporter ce système. Nous devons le changer, nous devons replacer au centre la dignité humaine et, sur ce pilier, doivent être construites les structures sociales alternatives dont nous avons besoin. Il faut le faire avec courage, mais aussi avec intelligence. Avec ténacité, mais sans fanatisme. Avec passion, mais sans violence. Et tous ensemble, en affrontant les conflits sans y rester piégés, en cherchant toujours à résoudre les tensions pour parvenir à un niveau supérieur d’unité, de paix et de justice. Nous chrétiens, nous avons quelque chose de très beau, une ligne d’action, un programme, pourrions-nous dire, révolutionnaire. Je vous recommande vivement de le lire, de lire les béatitudes qui sont contenues dans le chapitre 5 de saint Matthieu et 6 de saint Luc (cf. Mt 5, 3 et Lc 6, 20), et de lire le passage de Matthieu 25. Je l’ai dit aux jeunes à Rio de Janeiro, dans ces deux passages se trouve le programme d’action.

Marcher ensemble

Je sais que parmi vous se trouvent des personnes de différentes religions, métiers, idées, cultures, pays et continents. Aujourd’hui, vous pratiquez ici la culture de la rencontre, si différente de la xénophobie, de la discrimination et de l’intolérance que nous voyons si souvent. Entre les exclus se produit cette rencontre de culture où l’ensemble n’efface pas la particularité, l’ensemble n’efface pas la particularité. C’est pourquoi j’aime l’image du polyèdre, une figure géométrique qui a de nombreuses facettes différentes. Le polyèdre reflète la confluence de toutes les diversités qui, dans celui-ci, conservent l’originalité. Rien ne se dissout, rien ne se détruit, rien ne domine rien, tout s’intègre, tout s’intègre. Aujourd’hui, vous êtes en train de chercher la synthèse entre ce qui est local et ce qui est mondial. Je sais que vous travaillez chaque jour à des choses proches, concrètes, sur votre territoire, sur votre lieu de travail : je vous invite également à continuer à chercher cette perspective plus ample ; que vos rêves volent haut et embrassent le tout !

C’est pourquoi me semble importante la proposition, dont certains d’entre vous m’ont parlé, que ces mouvements, ces expériences de solidarité qui grandissent du bas, du sous-sol de la planète, confluent, soient davantage coordonnées, se rencontrent, comme vous l’avez fait au cours de ces journées. Attention, ce n’est jamais un bien d’enfermer le mouvement dans des structures rigides, c’est pourquoi j’ai dit se rencontrer, et cela l’est encore moins de chercher à l’absorber, à le diriger ou à le dominer ; les mouvements libres ont leur propre dynamique, mais oui, nous devons chercher à marcher ensemble. Nous sommes dans cette salle, qui est l’ancienne salle du Synode, maintenant il y en a une nouvelle, et « synode » signifie précisément « marcher ensemble » : que cela soit un symbole du processus que vous avez lancé et que vous menez de l’avant !

Les mouvements populaires expriment la nécessité urgente de revitaliser nos démocraties, si souvent détournées par d’innombrables facteurs. Il est impossible d’imaginer un avenir pour la société sans la participation, en tant qu’acteurs, des grandes majorités et ce rôle d’acteur transcende les processus logiques de la démocratie formelle. La perspective d’un monde de paix et de justice durable nous demande de dépasser l’assistancialisme paternaliste, exige que nous créions de nouvelles formes de participation qui incluent les mouvements populaires et animent les structures de gouvernement locales, nationales et internationales, avec le torrent d’énergie morale qui naît de la participation des exclus à la construction d’un avenir commun. Et cela avec une âme constructive, sans ressentiment, avec amour.

Je vous accompagne de tout cœur sur ce chemin. Disons ensemble de tout notre cœur : aucune famille sans logement, aucun agriculteur sans terre, aucun travailleur sans droits, aucune personne sans la dignité que donne le travail.

Chers frères et sœurs : continuez votre lutte, vous nous faites du bien à tous. C’est comme une bénédiction d’humanité. Je vous laisse en souvenir, en cadeau, et avec ma bénédiction, plusieurs chapelets qui ont été fabriqués par des artisans, des cartoneros et des travailleurs de l’économie populaire de l’Amérique latine.

Et en vous accompagnant, je prie pourvous, je prie avecvous et je désire demander à Dieu le Père de vous accompagner et de vous bénir, de vous combler de son amour et de vous accompagner sur le chemin, en vous donnant en abondance cette force qui nous tient debout : cette force est l’espérance, l’espérance qui ne déçoit pas. Merci.

(*) Version française de la Salle de presse du Saint-Siège. Titre, intertitres et note de La DC.

(1) DC 2014, n. 2513, p. 6-81.

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