Mai 2015 – Intervention au Sénat

En quoi l’action politique et pratique constituent-elles un défi théologique, religieux, ecclésial d’un point de vue catholique ? Regard croisé des religions sur l’environnement – Sénat – 21 mai

Il y a 60 ans, pour la nuit de Noël, le pape de l’époque, Pie XII, écrivait un message (1) adressé aux fidèles et au peuple du monde entier. S’il n’est pas du tout sûr que le pape actuel se soit inspiré de ce texte pour écrire l’encyclique annoncé pour le mois prochain, le message de Noël porte en germe des thèmes intéressants et toujours assumés par la sphère catholique. En voici quelques extraits :

« A la différence des modernes, nos aînés savaient, même par les erreurs dont leurs applications concrètes ne furent pas exemptes, que les forces humaines, quand il s’agit d’établir la sécurité, sont intrinsèquement limitées, et ils recourraient en conséquence à la prière pour obtenir qu’un pouvoir bien plus élevé suppléât alors insuffisance. Au contraire, l’abandon de la prière dans ce qu’on appelle l’ère industrielle, est le symptôme le plus marquant de la prétendue autosuffisance dont se glorifie l’homme moderne. »

Plus loin

Les conquêtes modernes, certainement admirables, du développement scientifique et technique, pourront sans doute donner à l’homme une domination étendue sur les forces de la nature, sur les maladies, et jusque sur le début et la fin de la vie humaine. Mais il est également certain qu’une telle maîtrise ne pourra pas transformer la terre en un paradis de jouissance assurée. Comment pourra-t-on donc raisonnablement attendre tout des forces de l’homme, si déjà le fait de nouveaux développements erronés, ainsi que de nouvelles infirmités, démontre le caractère unilatéral d’une pensée qui voudrait dominer la vie exclusivement sur la base de l’analyse et de la synthèse quantitative ?

Et en enfin :

La croyance erronée qui fait reposer le salut dans un progrès toujours croissant de la production sociale est une superstition, peut-être l’unique de notre temps industriel rationaliste, mais elle est aussi la plus dangereuse, car elle semble estimer impossible les crises économiques, qui comportent toujours le risque d’un retour à la dictature.

Au milieu de ces années cinquante, le pape italien, élu au début de la seconde guerre mondiale, a 80 ans. Il lui reste deux ans à vivre. La guerre froide règne, dans un monde aux dualismes idéologiques violents. Le pontificat du pape italien a été lourd d’évènements douloureux et compliqués. Lui, le fin juriste, a dû accompagner la mutation de la diplomatie vaticane confrontée à la perte (ou la transformation) de son influence politique manifestée par les accords de Latran, en 1929. Et cruellement révélée par la violence de la seconde guerre mondiale.

Dans un monde en reconstruction, l’enjeu est donc aussi de retrouver un rapport au monde fait d’émerveillements d’une part devant le génie humain. Tout en préservant une capacité de contestations frontales crédibles devant ses dérives matérialistes. Les extraits du message que nous avons cité donnent assez bien le ton. On y retrouve certains traits dominants de la doctrine sociale de l’Eglise telle qu’elle s’est patiemment élaborée depuis la fin du XIXe siècle.

Une doctrine qui veut inviter les fidèles catholiques au courage face aux évolutions nouvelles du monde. Et qui invite les dirigeants politiques et économiques à la lucidité dans leurs choix, pour qu’ils mettent leur « puissance » au service de l’humanité toute entière et non pas d’une partie privilégiée d’entre elle. Le message de Noël du pape Pie XII donne quelques exemples de ces interpellations aux uns et aux autres : invitation faite à tous à reconnaître le caractère limité de notre existence humaine, comme garantie ultime de notre attention et de notre respect envers l’autre. Dénonciation des idéologies annonçant des « âges d’or » éternels. Et aussi, remise en cause de l’idée que le progrès moderne constituerait la ligne d’horizon, le moteur ultime de l’engagement humain contemporain. Une idée qui, pour le pape italien, peut engendrer les dénis les plus dangereux, au point de laisser se mettre en place des systèmes de toute-puissance aveugle et délirant.

Ces quelques éléments rapides, issus de la réflexion d’un pape souvent considéré comme conservateur, montrent que la réalité de l’engagement social moderne de la sphère catholique ne peut pas se réduire à quelques conclusions simplistes. De fait, avec l’émergence de questionnements nouveaux depuis la fin du XIXe siècle – émergence de l’ère industrielle, rapport à la classe ouvrière, fin de la colonisation, lutte pour la paix dans un monde menacé par la course aux armements atomiques etc.- le discours de l’Eglise a trouvé, peu à peu, de nouvelles ressources pour se faire entendre. Et ainsi continuer d’interpeller l’action des politiques et des décideurs du monde de l’économie. Le corpus de textes publiés depuis Rerum novarum, la grande et première encyclique abordant la question sociale en 1891, jusqu’à l’encyclique à venir du pape François est à cet égard particulièrement impressionnant.

Le cas de cette dernière encyclique – dont le contenu n’est pas encore connu pour l’heure mais dont les accents bergogliens sont déjà repérables- est particulièrement symbolique. En effet, la prise de conscience de la « crise écologique » a mis une cinquantaine d’années à émerger dans la sphère catholique. De nombreux chrétiens, à titre individuels et à travers de nombreux engagements, professionnels, syndicaux, associatifs, ont certes été précurseurs dans la mobilisation. Mais comme tous les prophètes, ils ont souvent été peu ou mal entendus dans leurs propres milieux. Par ailleurs, le rapport à la science moderne, douloureux depuis la fin de la Renaissance, et la critique de la réduction fondamentaliste des récits bibliques de la Création, a limité tout un temps les formes d’expertise dans ces domaines de l’écologie scientifique.

C’est donc davantage par les coups de boutoir des évolutions sociales, de plus en plus claires, que les discours et la réflexion se sont aiguisés : dialogue avec les milieux onusiens, accompagnement des mouvements de l’autonomisation des peuples et de leur développement, résistance –plus ou moins prononcée- aux différentes formes d’impérialismes contemporains. Et désormais dénonciation frontale d’une « mondialisation de l’indifférence », telle que nous la met sous les yeux le drame de Lampedusa et de tant de routes d’immigrations. Et aussi de la « culture du déchet » qui entretient notre société de surconsommation, et qui rejette, sans pitié, à la fois ses invendus matériels et les inutiles du système de production : sans emplois, sans domicile, sans papiers, sans famille. Il a fallu la distance d’un pape polonais, traversant le mur de fer, pour que les idéologies matérialistes des uns et des autres soient mises à jour, dans les années 80. Il faut désormais la distance d’un pape sud-américain pour que les dérives défigurantes de nos systèmes contemporains soient mises en lumière.

Ainsi donc, alors que le XXe siècle a poussé l’Eglise catholique à sortir d’un modèle ancien où le champ religieux s’appuyait sur le champ politique, le défi actuel pour cette communauté de croyants est de garder un vrai souci des affaires de la cité sans vouloir en revendiquer les rênes. Les « périphéries » de nos mégapoles, mais aussi de nos modèles sociaux ou familiaux, doivent être les lieux de vie premiers des communautés catholiques bien plus que les sphères influentes des lieux de pouvoirs politiques et économiques. C’est un renoncement à l’exercice concret de la « puissance » que pousse, à chaque génération, le ferment de l’Evangile. Un renoncement compliqué, parfois douloureux, toujours courageux. Mais un renoncement nécessaire pour sortir des champs de l’influence et entrer dans celui de la fraternité.

  • Message de Noël de Pie XII aux fidèles et au peuple du monde entier, 1956, DC, 1216, col. 5 à 20.
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