11 juin 2015 – Témoignage chrétien

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Àvoir les réactions de nombreux cercles et médias, chrétiens et non chrétiens, à travers le monde, il semble évident qu’il se
passe quelque chose d’étonnant autour de ce texte. Après une première encyclique écrite à quatre mains avec son prédécesseur, ce texte est en tout cas intégralement de la « main » du pape sudaméricain. Un texte qui constitue aussi une première puisqu’il aborde la question de la prise de « conscience écologique » contemporaine, comme un signe des temps qu’un Paul VI avait déjà entrevu dès 1970. Après quarante ans de maturation, la doctrine sociale de l’Église s’enrichit ainsi
d’un nouveau pan de sa réflexion qui pourrait bien renouveler en profondeur sa pastorale. Dans l’avion rentrant de Sarajevo, il y a quelques jours, répondant à la question d’une journaliste sur la place du monde numérique dans l’éducation des plus jeunes, le pape expliquait déjà : « Nous savons que le consumérisme et le relativisme sont des cancers de la société. Des sujets dont je parlerai dans l’encyclique qui sortira ce mois-ci. » À la suite de Jean Paul II (Centesimus Annus) et de Benoît XVI (Caritas in Veritate), le pape François assume ainsi, avec un charisme étonnant, une critique
frontale de la mondialisation libérale telle qu’elle se déploie sous nos yeux depuis la chute du modèle communiste. Pour lui, le matérialisme ambiant menace la vitalité même de l’expérience humaine, individuellement et collectivement. Un
pape qui dénonçait déjà, à Lampedusa, la « mondialisation de l’indifférence » devant les morts tragiques
de migrants en mer. Et, quelques temps plus tard, cette « culture du déchet » qui génère à la fois de scandaleux gâchis alimentaires et de biens tout en accentuant les inégalités sociales, plongeant des générations entières dans la précarité
et le chômage institutionnel. À cette posture d’interpellation prophétique courageuse, au nom du respect des plus pauvres, le bien nommé François articule la force contemplative du Poverello, évoquant la fraternité universelle qui se déploie à
travers toutes les créatures de ce monde. On comprend ainsi pourquoi ce pape sud-américain n’a aucune peine à évoquer le lien que nous devons entretenir avec notre « terre-mère », une expression jusque-là souvent soupçonnée d’un paganisme latent par les autorités ecclésiales. Faut-il s’étonner du grand silence de la théologie de la Création que traversent nos Églises depuis quelques siècles et tout particulièrement depuis l’après-guerre ? Coincés entre des postures
philosophiques anciennes, des spiritualités parfois bien peu incarnées et des théologies systématiques et bien peu intuitives, le discours et les pratiques de la foi chrétienne sur notre rapport au monde se sont ainsi asséchés de l’intérieur.
Oubliées, les expériences de fraternisation dans la nature des Pères du désert ou des ermites ! Relégués, les théologies mystiques d’une Hildegarde ou les récits de vie de l’indienne Kateri, martyre indigène du Canada ! Soupçonnées de syncrétisme, les expériences spirituelles renouvelées au contact d’autres traditions spirituelles plus proches des énergies du monde. Avec le verrou cartésien des Modernes et les modèles cosmogoniques nouveaux d’un Galilée ou d’un Darwin, la foi chrétienne s’est laissée, peu à peu, déraciner. Hors-sol. Seule sa liturgie rappelle à tous, dans la simplicité d’une
bénédiction pour les semailles ou le déploiement rituel de la Pâque eucharistique, que le salut du Christ concerne bien le tout de ce monde : l’humanité et toute la création ! L’encyclique du pape François pourrait bien constituer un coup de boutoir contre cette incohérence pastorale entre la foi en une création bonne et donnée par Dieu et l’indifférence de
nombreux chrétiens devant sa rapide défiguration actuelle. Déjà, ces dernières années, de petits groupes locaux sont nés en France pour manifester ce souci nouveau. Signes avant-coureurs d’un réseau en cours de constitution ? Ce serait une très bonne nouvelle pour aider un certain nombre de fidèles à dépasser le conformisme social et à renouveler des pratiques pastorales parfois dévitalisées. Qui sait si, d’ici quelques années, les clochers ne retrouveront pas la grâce des jardins ? Et peut être même nos communautés goûteront-elles à la joie d’une « sobriété heureuse ». C’est tout le mal qu’on leur souhaite.

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