2015 Naomi Klein – Tout peut changer

Résumé du livre de Naomi Klein

Chapitre 3 / Pour une gestion publique de l’énergie

Surmonter les obstacles idéologiques au paradigme économique à venir
La dame à la Rolls entame bien plus le moral du pays qu’une flotte de bombardiers dépêchée par Göring.
George Orwell, Le Lion et la Licorne (1941)
L’exemple allemand…
En Allemagne, un mouvement impressionnant d’opposition à la privatisation de l’énergie existe depuis quelques années. En 2013 (…) des électeurs berlinois se sont prononcés pour la mise en place d’un réseau géré localement et basé à 100% sur les énergies renouvelables. Bien que le taux de participation n’ait pas été suffisant pour que la décision ait force exécutoire (il s’en est toutefois fallu de peu), ce référendum a mis en évidence l’opinion publique, incitant les défenseurs de ce virage à continuer de faire pression pour que la gestion de l’énergie soit confiée à une coopérative à but non lucratif au terme du présent contrat.
Plus de 70 réseaux municipaux d’approvisionnement en énergie ont été mis en place depuis 2007 dans tout le pays. A Hambourg, en 2013, 50.9% des électeurs ont choisi de rendre à leur municipalité la gestion des réseaux d’électricité, de gaz et de chauffage, inversant ainsi la tendance qui prévalait auparavant. Ainsi, les citoyens se réapproprient cette gestion et les revenus de la vente d’énergie profitent à la municipalité plutôt qu’à des actionnaires invisibles et lointains.
Le programme énergétique allemand est particulièrement ambitieux : en 2013, près de 25% de l’électricité provient de l’énergie éolienne ou solaire (contre 6% en 2000 et 4% en 2013 aux Etats-Unis).
Francfort et Munich prévoient d’ici 2050 et 2025 respectivement une production fondée uniquement sur les énergies renouvelables.

… Et ailleurs
Cette opposition à la privatisation de l’énergie a commencé à se répandre ailleurs, y compris aux Etats-Unis, comme à Boulder, Colorado, où un référendum local a donné la victoire à l’organisation militant dans ce sens. Ce vote est historique, dans la mesure où la motivation des votants ne portait pas tant sur la question des prix que sur l’aspect écologique proprement dit, la lutte contre le déséquilibre climatique ayant été placée au coeur de la campagne. Nous voulons démontrer au monde qu’il est possible d’électrifier une ville de manière responsable et à coût abordable (expliquent-ils). Nous voulons servir de modèle, et non uniquement faire un geste positif pour nous-mêmes et notre population.
Ce qui est intéressant dans l’expérience de Boulder, c’est que les habitants se sont aperçus de manière très pragmatique, sans a priori idéologique, que pour passer aux énergies propres, ils devaient dépasser la croyance en la supériorité des services privés sur les services publics. Car
il existe là encore un lien évident entre la gestion publique de l’énergie et l’arrêt du recours aux énergies polluantes. On en voit de nombreux exemples dans les pays les plus avancés dans le domaine des énergies renouvelables : Les Pays-Bas, l’Autriche, la Norvège.
Bien évidemment, le secteur privé s’oppose violemment à cette politique, et son discours peut se résumer ainsi : Nous comptons utiliser les revenus tirés de la vente de combustibles fossiles pour nous opposer farouchement à tout changement menaçant notre manière de faire des affaires. Même si toutes les sociétés publiques n’acceptent pas le virage vert et privilégient encore l’énergie fossile, les monopoles privés n’ont comme objectif essentiel que l’augmentation de leurs revenus, ce qui signifie qu’ils ne peuvent passer aux énergies renouvelables qu’à cette seule condition. Ainsi, certaines firmes privées oeuvrent dans l’éolien ou le solaire de manière non négligeable, mais… insuffisante. Car, il ne faut pas confondre un marché florissant des énergies renouvelables avec un plan d’action climatique digne de ce nom, bien que ces deux aspects soient liés. Le marché n’offre en effet pas la stabilité nécessaire à une politique écologique fiable et durable. Comme l’écrivent des chercheurs de l’université de Greenwich : La participation du gouvernement et des services publics est donc une condition essentielle au développement des énergies renouvelables, bien plus que n’importe quel coûteux système de subventions publiques destinées à élargir le marché ou à encourager les investissements privés.
De nombreux chercheurs, aux Etats-Unis et en Australie, ont calculé que la transition énergétique pourrait s’effectuer entre 20 et 40 ans dans les pays riches, avec un virage à 180° vers les énergies renouvelables. Pour eux, c’est essentiellement une question de volonté, les entraves n’étant que d’ordre socio-politique.

Revitaliser et redéfinir le service public
Les catastrophes permettent souvent de mettre en lumière des aspects importants et négligés de notre vie collective, comme par exemple la dépendance à des réseaux électriques centralisés pouvant sauter en une seconde, ou les effets funestes de l’isolement social. Aux Etats-Unis, les catastrophes dues à l’ouragan Katrina à la Nouvelle-Orléans ou à l’ouragan Sandy dans le Queens à New-York, ont fait ressortir les graves répercussions des inégalités sociales, avec la mort de milliers de personnes abandonnées par les services de l’état, et secourues seulement par des organisations de bénévoles ou grâce à la solidarité entre voisins. Dans les secteurs à faible revenus du Queens, des maisons ont été dévastées non seulement par l’eau, mais aussi par des produits chimiques toxiques à cause de la proximité d’usines polluantes.
Un peu partout sur la planète, la dure réalité du réchauffement planétaire se heurte à l’idéologie tout aussi implacable de l’austérité, révélant à quel point il est intenable de continuer à affamer le secteur public alors même que l’on en a tant besoin.
Les inondations de l’hiver 2013-2014 en Angleterre en sont la meilleure illustration : centaines de milliers de maisons privées d’électricité, terres agricoles noyées, service ferroviaire interrompu pendant des semaines… Or, au cours des années précédentes, le gouvernement conservateur de David Cameron avait considérablement affaibli l’Environmental Agency, chargée de gérer ce genre de catastrophe, en licenciant un quart de ses effectifs, et près de 300 projets de protection contre les inondations furent abandonnés pour cause de restrictions budgétaires !
Il est ahurissant de constater qu’au moment même où la menace climatique s’amplifie, la plupart des gouvernements du monde s’acharnent à miner le secteur public, transformant de simples catastrophes naturelles en véritables sinistres : digues mal entretenues, systèmes d’égouts vétustes, pénuries d’effectifs et d’équipements dans la lutte contre les incendies, absence de services d’urgence, ponts et tunnels laissés en état de décrépitude…
En même temps, les coûts liés à l’intensification des phénomènes météorologiques extrêmes sont astronomiques (par exemple, la facture de l’ouragan Sandy a été évaluée à 65 milliards de dollars), ce qui rend la politique de coupes budgétaires suicidaire. La raison voudrait :
1. Que soit atténué le réchauffement climatique en privilégiant les unités d’énergie renouvelable décentralisées ;
2. Que soient minimisés les dégâts des tempêtes à venir en investissant dans les infrastructures nécessaires comme la consolidation des digues et la restauration des écosystèmes ;
3. Que soit mise en place une politique urbaine privilégiant la gratuité des transports en commun et décourageant l’usage de la voiture, selon l’exemple apporté par la Ville de Paris en mars 2014.
Le pollueur-payeur
Comment payer ces nécessaires aménagements ?
Dans une étude réalisée en 2011, le Département des affaires économiques et sociales des Nations Unies (DAES) a cherché à savoir combien il en coûterait à l’humanité pour « éradiquer la pauvreté, accroître la production alimentaire de façon à nourrir tout le monde sans dégrader les ressources terrestres et aquatiques, et contrer la crise climatique ». La facture s’élèverait à 1900 millions de dollars par an pour les quarante prochaines années. Notons qu’ « au moins la moitié des investissements nécessaires devraient être faits dans les pays en voie de développement. »
Les gouvernements estimant qu’ils ne possèdent pas l’argent nécessaire, reste la solution de faire payer les pollueurs. L’industrie pétrolière et gazière est toujours la plus lucrative de l’histoire. ExxonMobil détient le record des bénéfices les plus élevés aux Etats-Unis (45 milliards en 2012). Le secret de cette immense prospérité est simple : ces géants de l’industrie refilent simplement le coût des dégâts aux simples citoyens du monde entier. C’est cela qui doit changer.
Bien sûr, la communication de ces industries tente de faire croire aux citoyens que les investissements dans le renouvelable font partie de leur nouvelle politique. En réalité, seuls 4% des 100 millions de dollars engrangés en 2008 par les cinq plus grandes compagnies pétrolières du monde ont été investis dans des projets liés aux énergies alternatives. Le reste remplit les poches de leurs actionnaires, gonfle les salaires exorbitants de leurs dirigeants (le PDG d’ExxonMobil, Rex Tillerson, gagne plus de 100 000 dollars par jour), ou est consacré à la mise au point de technologies permettant d’exploiter des sources de combustible fossiles toujours plus dangereuses et polluantes. On constate même un recul dans cette timide avancée, les compagnies pétrolières se désintéressant de plus en plus des énergies alternatives. Seules
des lois contraignantes pourraient les obliger à payer pour les dégâts qu’elles causent, à l’instar de ce qui fut fait avec l’industrie du tabac.
Le principe du pollueur-payeur ne devrait pas s’appliquer qu’à l’industrie pétrolière. L’armée américaine, par exemple, est un des plus gros consommateurs de pétrole du monde. La facture devrait donc échoir également aux secteurs de l’armement, de l’automobile et du transport maritime et aérien.
D’autre part, il existe un lien direct entre prospérité et GES. Les habitudes de voyage des plus riches ont des répercussions sur le climat de 250% supérieures aux moins nantis. Augmenter les impôts des plus riches ne serait donc que justice, comme le démontre entre autres l’économiste Thomas Piketty. Pour recueillir de façon équitable les fonds nécessaires aux mesures de prévention des tempêtes et de réduction des GES, nous pouvons ainsi citer les stratégies suivantes :
– Introduction d’une taxe à « faible taux » sur les transactions financières (récolte : 650 milliards de dollars par an) ;
– Elimination des paradis fiscaux (entre 21 000 et 32 000 milliards de dollars qui échappent à l’impôt). Récolte avec un taux d’imposition de 30% : 190 milliards de dollars ;
– Taxe de 1% sur la fortune des milliardaires (proposition des Nations Unies). Récolte : 46 milliards de dollars par an ;
– Réduction de 25% du financement alloué au secteur militaire dans les dix pays les plus militarisés. Récolte : 325 millions de dollars ;
– Taxe de 50 dollars par tonne métrique de CO2 rejeté : 450 milliards de dollars par an ;
– Elimination progressive des aides à l’exploitation pétrolière : 775 milliards de dollars par an.
(La liste n’est pas exhaustive)
Pendant la deuxième guerre mondiale, toutes les strates de la société ont accepté de se rationner en Grande-Bretagne et en Amérique du Nord. Au Royaume-Uni, le slogan du gouvernement était : « Chacun fait sa part », tandis qu’aux Etats-Unis il invitait la population à « partager, tous ensemble », redéfinissant le rationnement comme « une mesure collective qui vise à répartir équitablement les denrées disponibles entre ceux qui en ont besoin », selon une valeur « profondément américaine : partager à parts égales » ! A cette époque, le gouvernement n’hésitait pas à sanctionner publiquement les individus aisés et haut-placés qui enfreignaient les règles. Le message était clair : pas d’exception. Au Royaume-Uni, des vedettes de cinéma et des grandes firmes privées furent poursuivies pour avoir violé les mesures de rationnement.
Le contraste avec notre époque est saisissant : les citoyens sont sollicités, voire culpabilisés, pour éteindre leurs lumières, enfiler un pull supplémentaire, payer plus cher des produits d’entretien « écologiques », alors que dans le même temps les pires pollueurs sont autorisés à accroître leurs émissions de GES.
Comme l’ont bien compris les climatosceptiques du Heartland Institute, les dogmes du libre marché ne sont pas compatibles avec des mesures climatiques dignes de ce nom. Pour relever collectivement le défi colossal que représente la crise du climat, on doit mettre en place un solide mouvement social capable de (…) faire porter aux pollueurs le fardeau collectif de la
crise, mais (aussi de promouvoir) la gestion publique éclairée à long terme (tout en faisant preuve) de fermeté devant les géants du secteur privé.

Chapitre 4 / Planifier et interdire

Rejeter la main invisible et bâtir un mouvement
Le post-modernisme a coupé le présent de tout avenir. Les moyens d’information quotidiens surenchérissent en le coupant du passé. Ce qui signifie que la critique est souvent abandonnée au présent comme une orpheline (…)
John Berger, Fidèle au rendez-vous (1991)
Une entreprise ne peut vraiment être écologique que si la loi l’y contraint.
Gus Speth, ex-doyen de l’école de foresterie et d’études environnementales de l’université Yale.
Pour mieux comprendre à quel point l’idéologie du libre marché freine toute tentative de changement allant dans le sens d’un mieux-être social et écologique, il suffit de se reporter à l’année 2009, quand Obama fut élu sur un ambitieux programme de relance de l’économie, après l’effondrement dû à la crise financière de 2008. Obama et les Démocrates auraient pu à ce moment-là établir les bases d’un avenir écologique, forts de leur légitimité démocratique, tandis que les banques étaient dans un état de faiblesse extraordinaire et que les constructeurs automobiles faisaient faillite. On peut ainsi imaginer qu’un plan de relance ambitieux aurait mis en place de meilleurs services de transports en commun et de réseaux électriques, de tramways et de réseaux ferroviaires. Des usines auraient pu être reconverties, à l’instar d’une ancienne fabrique ontarienne de pièces automobiles, produisant désormais des panneaux solaires. L’état, en position de force, aurait pu contraindre les banques à accorder des prêts aux entreprises solides et décidées au changement, et nationaliser celles qui auraient refusé.
Lors de la crise de 2001 en Argentine, des centaines d’usines furent abandonnées. Dans un certain nombre d’entre elles, des groupes d’ouvriers décidèrent d’en reprendre possession et d’en faire des coopératives. Après plus de dix ans, le dynamisme est toujours là et la plupart de ces usines autogérées sont toujours en activité. Si un projet d’une telle cohérence et d’une telle envergure s’était imposé aux Etats-Unis en cette période d’instabilité qu’était le début de la présidence Obama, les tentatives conservatrices de dépeindre la lutte contre le changement climatique comme un frein à l’économie seraient tombées à plat. Tout le monde aurait compris qu’elle était un important outil de création d’emplois (…).
Mais… Le moment est passé. Obama a laissé les banques agir à leur guise, malgré leur gestion lamentable. De 2008 à 2014, le secteur automobile a connu 115 000 pertes d’emploi.
Comment expliquer cela ? Car Obama possédait les ressources et le pouvoir. S’il s’est arrêté, c’est en raison de la contrainte invisible d’une puissante idéologie en vertu de laquelle il était convaincu (…) qu’il
est malsain de dire aux grandes entreprises comment elles devraient gérer leurs affaires (même lorsqu’elles courent à leur perte) et qu’il y a quelque chose de sinistre, voire de vaguement communiste, dans l’idée même d’un plan visant à bâtir l’économie dont on a grand besoin (même en pleine crise existentielle).
Les conservateurs ont réussi à freiner la lutte contre le changement climatique en mettant en avant la priorité du redressement économique. La leçon à tirer de cet épisode, c’est que les progressistes pourraient utiliser le même argumentaire, en montrant que les véritables solutions à la crise du climat constituent aussi le meilleur espoir de bâtir un système économique plus stable et plus juste (…)

Planifier pour créer de l’emploi
Nous avons vu que le potentiel d’emploi de la transition énergétique est énorme. La transition amènera à fermer des usines, à licencier des travailleurs. Mais si les travailleurs se voient offrir des emplois dans des secteurs propres (comme dans l’Ontario avec l’essor du solaire), les progrès peuvent être fulgurants. Aux Etats-Unis, il a été calculé qu’un investissement annuel de 40 milliards de dollars en six ans dans le transport en commun et le TGV créerait plus de 3.7 millions d’emplois. L’investissement dans les transports collectifs crée 31% plus d’emplois par dollar investi que la construction de nouvelles routes et de nouveaux ponts. Tout aussi prometteur : le secteur des énergies renouvelables. En 2012, l’OIT (Organisation Internationale du Travail) a estimé qu’environ 5 millions d’emplois avaient déjà été créés dans ce secteur dans le monde. Nous pouvons imaginer ce qu’il en serait avec des politiques adaptées aux conclusions climatologiques. De même, la somme que l’état fédéral canadien alloue aux sociétés pétrolières, 1.3 milliards de dollars, pourrait créer 17 000 à 20 000 emplois dans ce secteur ainsi que dans les transports en commun, c’est-à-dire six à huit fois plus que ce que ce montant génère dans les combustibles fossiles.
Selon la Coalition d’Afrique du Sud « One Million Climate Jobs », en plaçant les intérêts des travailleurs et des démunis au premier plan des stratégies de lutte contre le changement climatique, on peut à la fois atténuer la crise du climat et juguler l’hémorragie d’emplois.
Ces emplois ne peuvent pas être créés par les lois du marché, mais à la suite d’une planification réfléchie. Et peut-être que pour ce faire, les citoyens devront, comme les habitants de nombreuses villes d’Allemagne, se réapproprier la production d’électricité, dont les profits, au lieu d’aboutir dans les poches d’actionnaires, seront alloués au financement de services publics qui en ont bien besoin.

Planifier pour décentraliser
La manière dont est considéré le gaz naturel est un exemple de ce qu’il ne faut pas faire. Sous l’angle de la planification, l’objection première à son exploitation concerne son utilisation en tant que combustible « de transition » entre le pétrole et les énergies renouvelables. En réalité, son exploitation tend à freiner la progression de ces dernières. Sachant qu’en plus, le gaz est un important émetteur de GES, qu’est-ce qui nous garantit qu’il sera mis un terme à son extraction, une fois la « transition » terminée ? Comment d’impitoyables sociétés à but lucratif pourraient-elles accepter qu’on leur impose un modèle d’affaires les contraignant à ne plus faire concurrence (au solaire et à l’éolien) et à se soumettre à une règlementation coûteuse (jusqu’à ce qu’elles ferment) ? La réponse est simple : c’est là un scénario impossible.
Rappelons que les entreprises qui pratiquent la fracturation, BP ou Chevron passent leur temps à contourner les règles et à contrevenir aux règles de sécurité. Leur objectif n’est pas de fermer, mais de gagner des parts de marché.
D’autre part, la nationalisation n’est pas toujours une solution satisfaisante, comme l’ont démontré les agissements de grandes sociétés publiques (Petrobras au Brésil, PetroChina en Chine), tout aussi avides dans leur quête de sources de combustibles à haut risque, en monstres centralisés qu’elles sont.
Une gestion plus démocratique du service public serait plus judicieuse, sous la forme de coopératives, selon un modèle mis en place avec succès en Allemagne. Coopératives, agriculteurs ou municipalités deviennent producteurs d’électricité, entraînant de facto une décentralisation non seulement de l’électricité, mais aussi du pouvoir politique et de la richesse. L’Allemagne compte maintenant 1.4 million de parcs photovoltaïques et environ 25 000 éoliennes. Près de 400 000 emplois ont été créés. Notons que le responsable des politiques économiques du parti de gauche Die Linke, Hans Thie, a participé activement à cette transition et s’est montré agréablement surpris par la vitesse de cette dernière, supérieure aux estimations.
Ce programme n’est pas un cas isolé et reproduit ce qui a été fait au Danemark dans les années 70 et 80, et qui permet à ce pays de faire reposer 40% de sa consommation d’électricité sur le renouvelable, essentiellement l’éolien. Le modèle danois permet de constater que ce ne sont ni des monopoles d’état ni de grands exploitants éoliens ou solaires qui ont obtenu les meilleurs résultats en matière de transition vers les énergies renouvelables, mais plutôt des municipalités, des coopératives et des agriculteurs encadrés par une politique nationale ambitieuse et bien conçue. La décentralisation fonctionne, y compris à grande échelle.
Il est important de comprendre que la participation des citoyens aux décisions est primordiale dans ce processus de planification radicalement différent de ce qui a pu être fait dans le passé avec une planification étatique anti-démocratique et autoritaire.
Dans le même esprit, l’agriculture, source importante d’émissions de GES, pourrait être décentralisée et la pratique de « l’agro-écologie », méthode combinant science moderne et savoirs locaux, pourrait être développée.

Le « miracle allemand » : petit bémol
Il serait pertinent maintenant de se pencher sur ce qui n’a pas marché dans la transition énergétique allemande. Car, en dépit du développement des énergies renouvelables, les émissions de GES ont continué de croître. La raison en est principalement le recours important au charbon et au lignite, surtout après la décision d’abandonner progressivement le nucléaire, suite à la catastrophe de Fukushima.
Il faut reconnaître que le mouvement anti-nucléaire allemand a été suffisamment puissant pour imposer les conditions du recours au renouvelable.
Mais, selon le chercheur et climatologue berlinois Tadzio Mueller : Les émissions de l’Allemagne ne grimpent pas parce qu’on est en train de sortir du nucléaire. Elles grimpent parce que personne n’a demandé aux producteurs d’électricité de cesser d’utiliser le charbon. Tant qu’ils pourront vendre à profit leur électricité quelque part, ils feront brûler du charbon, même si l’essentiel de l’électricité consommée en Allemagne est de source renouvelable. Ce dont le pays a besoin, ce sont des règles strictes interdisant l’extraction et la combustion de charbon. Point à la ligne.
Savoir dire non – gaz de schiste et lobbying
Le projet Keystone XL destiné à exploiter les sables bitumineux de l’Alberta et à transporter le gaz à travers tout le pays jusqu’aux Etats-Unis a mobilisé pendant plusieurs années la société civile, tout au long du trajet de l’oléoduc. La décision d’approuver ou non ce projet relevait du département d’état, et en dernière analyse du président Obama lui-même, qui aurait à se prononcer sur son intérêt national. Pendant des années, ce dernier a repoussé sa décision, sans que les mouvements de protestation et de désobéissance civile ne faiblissent. Dire non aux industries pétrolières et gazières est de toute évidence très difficile1, bien plus que dans les années 60 et 70. Les bonnes intentions d’Obama se heurtent à une classe politique engluée dans l’idéologie néo-libérale hostile aux règlementations contraignantes. Au niveau de la recherche, les bienfaits des nouvelles technologies vertes sont négligeables par rapport aux nombreuses innovations polluantes. Les tenants de l’idéologie dominante sont dans un état d’esprit qui consiste, d’une certaine manière, à attendre qu’un miracle technologique tombe du ciel. En attendant, la fracturation hydraulique a de beaux jours devant elle.
Parlons justement du gaz obtenu par fracturation. Selon une étude menée en 2011 par des chercheurs de l’université Cornell, les émissions de méthane générées par cette technique sont supérieures d’au moins 30% à celles qui sont associées aux méthodes classiques d’extraction, notamment en raison de fuites importantes. Or, le méthane est un GES terriblement nocif, bien plus que le CO2, avec un potentiel de réchauffement 86 fois plus élevé que ce dernier. Concernant les techniques innovantes d’exploitation des sables bitumineux et des gaz de schiste, ce que l’industrie qualifie d’innovation ressemble plutôt à l’agonie suicidaire d’un toxicomane. On fait exploser la roche-mère des continents, on décapite des montagnes, on racle la forêt boréale, on menace les fonds marins et on se précipite pour exploiter l’Arctique en train de fondre (…). Ce n’est pas de l’innovation, c’est du délire.
De plus, non seulement cette technologie est beaucoup plus coûteuse que ses équivalents classiques (par exemple, la Compagnie Pétrolière Impériale, dont ExxonMobil est l’actionnaire majoritaire, a englouti 13 milliards de dollars dans les sables bitumineux de l’Alberta), mais en plus la rentabilité de ses investissements ne pourra s’avérer effective que si elle se poursuit pendant des décennies. Chevron prévoit 30 ans pour ses installations australiennes, Schell 25 ans pour son monstre flottant. On comprend d’autant mieux la nécessité du « non » des gouvernements face à de tels projets.
Sur le plan financier, il est crucial pour ces entreprises de maintenir un ratio élevé de remplacement des réserves, sous peine de chuter en bourse. D’où leur politique de fuite en avant, qui les pousse vers les formes les plus extrêmes d’énergies polluantes, les réserves classiques ne suffisant plus au maintien de ces ratios de remplacement (baisse des ressources pétrolifères). Du point de vue d’une société pétrolière ou gazière, exploiter ces réserves de combustibles à haut risque n’est pas un choix, mais une responsabilité fiduciaire envers des actionnaires qui, chaque année, exigent de toucher les mêmes dividendes astronomiques que l’année précédente. Si cette obligation continue d’être remplie, on peut pratiquement être assurés que la planète finira par cuire. En fait, si on suit les projections de l’industrie pour remplir ses engagements envers les actionnaires, on s’aperçoit qu’elle entend brûler cinq fois plus de combustibles fossiles que ce que l’atmosphère de la planète peut supporter. Pour elles, arrêter de creuser, c’est signer leur arrêt de mort. Ce n’est donc pas compatible avec la prise en compte du changement climatique.
1 La décision a finalement été prise par Obama le 6 novembre 2015, après la publication de ce livre : c’est non. La résistance des Indiens Lakota y a puissamment contribué.
Le lobbying est donc intense. En 2013, aux Etats-Unis, l’industrie gazière et pétrolière a dépensé près de 400 000 dollars par jour auprès des parlementaires et des membres du gouvernement, sans compter les contributions politiques de 73 millions au cours du cycle électoral de 2012 (soit 87% de plus qu’en 2008). En Grande-Bretagne, pendant la première année du mandat de David Cameron, l’industrie de l’énergie a rencontré les représentants du Ministère de l’Energie et des Changements climatiques environ onze fois plus souvent que ne l’ont fait les groupes écologistes. Il y a en outre un va et vient d’employés de sociétés comme EDF Energy, Npower et Centrica dépêchés gratuitement vers les ministères.
Les solutions sont claires : on devrait interdire aux politiciens de bénéficier des largesses des industries qu’ils règlementent ou d’accepter des offres d’emplois en guise de pots-de-vin (…) et idéalement, on devrait instituer le financement public des campagnes électorales, qui constituerait le prix à payer pour vivre en démocratie.
Les citoyens devraient se souvenir que ce que les politiciens craignent le plus, c’est de perdre les élections : l’influence des lobbies pourrait être contrebalancée par la pression populaire.
Pas un « enjeu », mais un cadre
Ce qui manque actuellement aux mouvements progressistes, c’est une stratégie, des échéances précises et une volonté affirmée, en même temps qu’une compréhension systémique des enjeux : trop d’environnementalistes opposent la lutte écologiste aux luttes sociales. Mais la crise écologique ne détourne nullement notre attention des causes politiques ou économiques les plus pressantes : elle les suralimente au contraire par son urgence existentielle. C’est donc une vision d’ensemble qu’il convient d’avoir, incluant dans une seule et même problématique la création de bons emplois, la justice envers les migrants et la mise en place d’une économie solide et non polluante. Le contre-pied d’un tel projet ressemble à un capitalisme du désastre, où l’appât du gain (tient) lieu de stratégie de réduction des émissions, où les frontières (sont) privatisées et hyper militarisées, et où l’on recourra fort probablement aux techniques très risquées de la géo-ingénierie quand la situation dégénèrera.
En réalité, la crise climatique est une formidable opportunité, celle de promouvoir une nouvelle relation avec la planète et avec les humains. De plus en plus, dans les milieux militants, des liens se font entre actions pour le climat et justice économique. Aux Etats-Unis, par exemple, des organisations comme Greenpeace, Sierra Club, la BlueGreen Alliance et 350.org appuient les revendications allant dans le sens d’une réforme de la politique d’immigration, défendant ainsi des migrants hésitant à se défendre par peur d’être refoulés ou incarcérés, alors que les phénomènes migratoires sont de plus en plus liés au climat.
Quand les rues d’Athènes, de Madrid, d’Istanbul ou de New-York se remplissent de manifestants dénonçant les diverses failles du système, la crise du climat n’occupe souvent guère plus de place qu’une note de bas de page, alors qu’elle pourrait former la trame d’un mouvement unifié capable de faire basculer l’ordre établi. Les environnementalistes qui s’en tiennent à une conception étroite de la lutte pour le climat passent à côté de l’opportunité qui verrait un mouvement de masse s’opposer efficacement aux forces capitalistes débridées responsables des émissions de GES. Leurs campagnes devraient inclure les employés du secteur public (pompiers, infirmières, enseignants, éboueurs…) en lutte pour le maintien d’infrastructures nécessaires face aux changements climatiques, ou bien les militants anti-pauvreté qui réclament des logements abordables pour les citoyens à faible revenu qui se voient de plus en plus expulser des centre-ville, ou encore les usagers des transports en commun qui contestent les hausses de tarifs, à l’heure où il est crucial de les rendre accessibles.
Le rythme accéléré de la vie moderne, l’éloignement d’avec la nature empêchent la plupart d’entre nous de réaliser ce qui ne va pas, nous plongeant dans la frénésie d’un éternel présent, où notre existence et notre attention sont plus fragmentées que jamais.
Pour comprendre comment nous nous sommes coupés à ce point de notre environnement et les uns des autres, et pour réfléchir à un éventuel projet politique fondé sur l’interdépendance, il nous faut (regarder loin en arrière). Car ce n’est pas le capitalisme mondialisé d’aujourd’hui qui a provoqué la crise du climat, même s’il l’a aggravée sérieusement. On a commencé à traiter l’atmosphère comme un dépotoir au moment où l’on a entrepris de faire le commerce du charbon à la fin du 18ème siècle, attitude partagée par des régimes dits socialistes.
Un des mythes fondateurs de la civilisation occidentale considère que l’humanité a pour vocation de dominer la nature. Il nous faut ainsi porter un regard approfondi sur notre passé et oser explorer des territoires politiques encore inconnus.

 

Chapitre 5 / Combattre le climatosceptique caché en chacun de nous

Les veines ouvertes de l’Amérique latine saignent encore
Nilda Rojas Huanca, dirigeante autochtone bolivienne, 2014
Il y a une dizaine d’années, un philosophe australien a inventé un mot : solastalgia, néologisme créé à partir des mots anglais « nostalgia » et « solace » (lieu de réconfort). Solastalgia désigne la souffrance causée par la nostalgie d’un lieu de réconfort en train d’être détruit. L’auteur de ce mot a voulu ainsi exprimer ce que vivent les gens qui voient leur environnement naguère agréable se détériorer progressivement. Cette forme de détresse se manifestait autrefois surtout dans les « zones sacrifiées », mines à ciel ouvert, aires de coupes à blanc. Elle est à présent de plus en plus répandue.
L’ile de Nauru en est un exemple qui pourrait sembler caricatural s’il n’était pas le modèle même de ce que l’homme est capable de faire en termes de destruction de son lieu de vie. En 1997, son président disait à la tribune des Nations Unies : « Nous nous sentons pris au piège, coincés entre un désert et les terrifiantes inondations à venir. » L’histoire de cette ile est édifiante : petite ile de 21 km2 perdue dans le Pacifique Sud, avec environ 10 000 habitants, elle connut une période de prospérité telle qu’elle servait de modèle aux pays en voie de développement. Dans les années 70 et 80, son opulence était comparable à celle de Dubaï aujourd’hui, avec le PNB le plus élevé du monde. Que s’était-il passé ?
La découverte d’un gisement de phosphate de chaux, fertilisant utilisé en agriculture, aussitôt exploité par une firme germano-britannique, puis par une société regroupant des intérêts britanniques, australiens et néo-zélandais fut à l’origine de cette prospérité dans une ile où les habitants vivaient essentiellement de la pêche et de la chasse. L’ile de Nauru s’est alors développée à un rythme record, se lançant à corps perdu dans une véritable opération suicide. En effet, l’ile fut rapidement dévastée, les puissances coloniales ne voyant en elle qu’une source de profit. Après l’indépendance, en 1968, les Naurans crurent pouvoir vivre des revenus des investissements effectués à partir des recettes minières. Mais, mal conseillés, ils virent ces revenus dilapidés. Pendant la période d’opulence, la population de l’ile était devenue obèse, atteinte pour moitié de diabète de type 2, résultat d’une alimentation importée basée sur des produits transformés. Tous jetaient l’argent par les fenêtres, appliquant à la lettre le modèle occidental : restaurant, voitures de luxe, etc. Dans les années 90, l’ile devint un haut lieu de blanchiment d’argent, abritant des centaines de banques fictives et jouant même un rôle non négligeable dans l’effondrement de l’économie russe.
A présent, le pays vit une double faillite, écologique et économique, sans parler du désastre social et psychologique, avec une perte quasi-totale des traditions culturelles. Nauru est l’illustration parfaite des conséquences catastrophiques d’une économie basée sur une activité minière effrénée. Un haut fonctionnaire américain résume ainsi la situation (source : Wikileaks) : « Nauru a tout simplement dépensé à l’excès, sans se préoccuper de l’avenir. » Constat qui peut être appliqué aux pratiques d’extraction actuelles, mortifères pour des pans entiers de l’écosystème.
Ce n’est pas tout. Depuis une dizaine d’années, l’ile de Nauru sert de décharge d’un autre type. En quête de revenus, les Nauruans ont accepté d’accueillir un centre de détention de demandeurs d’asile à l’instigation du gouvernement australien, qui redirige les migrants interceptés en mer, à 3000
kilomètres de chez eux. Ces migrants (Afghans, Sri-Lankais, Iraniens, Pakistanais) sont entassés dans des camps indignes infestés de rats et surpeuplés. La détention dans le camp de Nauru a été qualifiée de « cruelle » et « dégradante » par Amnesty International et dénoncée par le Haut-commissariat des Nations Unies comme violant les traités internationaux sur les droits de la personne. On demande aux gens qui risquent de devenir les réfugiés climatiques de demain de jouer les gardiens auprès des réfugiés politiques et économiques d’aujourd’hui.
En 2011, le président de Nauru, Marcus Stephen, écrit que l’histoire de l’ile illustre « ce qui peut se produire quand un pays aboutit dans une impasse. L’humanité tout entière risque de connaître un sort semblable. »
Nous devons voir plus loin qu’un simple avertissement contre les dangers des combustibles fossiles. Le problème fondamental, c’est la mentalité qui incite l’être humain à entretenir un rapport à la terre d’une telle violence. Cette vision violente et irresponsable a été qualifiée par certains politologues d’ « extractivisme ». L’extractivisme est issu d’un rapport à la terre dominateur et égocentrique, où l’on prend sans rien donner en retour. Dans cette optique, la nature et sa complexité ne sont que « des ressources naturelles », les montagnes sont appelées « morts-terrains » (forêts, rochers et ruisseaux ne sont que des obstacles ralentissant les bulldozers), les êtres humains ne sont plus que de la main d’oeuvre à exploiter ou de la plèbe à repousser hors des frontières ou à incarcérer.
Il est intéressant d’examiner de plus près le processus historique qui a permis à cette mentalité dangereuse de conquérir le monde.
La logique extractiviste dans toute sa splendeur
Au 18ème siècle, les colonialistes et les tenants de l’industrialisation débutante étaient encore soumis aux lois de la nature : les navires qui transportent esclaves et matières premières ont besoin du vent pour se déplacer, les usines fonctionnent au moyen d’énormes roues à aubes et doivent donc être implantées près de chutes ou de rapides, les heures de travail sont tributaires des conditions hydrauliques. Disséminées dans la campagne, les usines connaissent des grèves et des émeutes, avec des réclamations de meilleures conditions de travail de la part des travailleurs des moulins. Tout va basculer après 1776, date à laquelle James Watt commercialise la machine à vapeur : progressivement, celle-ci, fonctionnant au charbon, va remplacer les turbines hydrauliques, libérant les exploitants des contraintes de la nature : le nouveau moteur à vapeur peut fonctionner tout le temps, les usines peuvent être installées dans les villes, où les demandeurs d’emploi sont légion, les navires peuvent sillonner les mers sans être tributaires du vent.
Que l’exploitation des combustibles fossiles demande plus de sacrifices que celle de l’eau, en détruisant la santé des mineurs, ne pèse d’aucun poids devant l’exaltante promesse de se libérer des lois de la nature. C’est cet élan qui donnera libre cours à la logique de domination du capitalisme industriel, dont feront les frais tant les travailleurs que les cultures en marge. (…) Le charbon, en fait, est perçu comme l’instrument de domination par excellence. (…) La mise sur le marché de la machine à vapeur de Watt coïncide avec un essor fulgurant de l’industrie manufacturière en Angleterre. Autre coïncidence : la publication en 1776 de l’ouvrage d’Adam Smith1 « Enquête sur la nature et les causes de la richesse des nations ». Ainsi donc, l’industrie, alimentée par les combustibles fossiles, et l’idéologie de l’économie de marché, ont émergé au même moment.
1 Adam Smith (1723-1790) Philosophe et économiste, père du libéralisme économique.
Aujourd’hui encore, la prétendue capacité des combustibles fossiles à affranchir les humains de la nature (comme l’a fait miroiter Watt à l’époque) continue d’être l’argument de prédilection pour justifier leur exploitation. (…) Pendant plus de 200 ans, on a pu nourrir l’illusion que, grâce à la production d’énergie fossile, il n’était plus nécessaire d’établir un dialogue constant avec l’environnement, d’adapter les projets aux aléas de la nature. Le charbon et le pétrole (…) pouvaient produire de l’énergie n’importe où et n’importe quand. Ainsi a pu s’établir la relation non réciproque par excellence.
Nous assistons à présent à un sentiment d’impuissance devant la fureur des éléments, qui prend la place de l’illusion de puissance ayant prévalu pendant 200 ans. Comme le dit le politologue australien Clive Hamilton : « On doit reconnaître que le rapport de force qu’entretiennent les humains avec la Terre depuis trois cents ans devrait être renversé ».

La gauche extractiviste
Le défi que pose la crise écologique actuelle – respecter davantage les écosystèmes qui nous font vivre, remplacer l’extractivisme par une économie fondée sur l’utilisation judicieuse de ressources renouvelables – se pose autant à une bonne partie de la gauche qu’à la droite. Des syndicalistes n’hésiteront pas à préserver des emplois polluants sans lutter pour des emplois de qualité. Les keynésiens continuent de mesurer le progrès économique à l’aune de la croissance du PIB, même si cette croissance découle d’une activité minière dévastatrice. Dans le passé, la consommation de ressources des pays du bloc de l’Est était comparable à celle des pays capitalistes et produisait autant de déchets, sinon davantage. Mao Tsé Tung déclarait que « l’homme doit conquérir la nature », rejoignant sur ce sujet la vision d’un Francis Bacon, modèle du genre en Occident. En fait, socialisme comme capitalisme ont la même tendance à la centralisation et prônent de la même manière une croissance débridée.
L’Amérique latine, avec le changement politique survenu au début du siècle (mise en place de gouvernements de gauche), a fait reculer la pauvreté de manière impressionnante en l’espace de dix ans (Brésil, Equateur, Venezuela, Bolivie). La répartition des revenus miniers dans ces pays s’est effectuée de manière plus égalitaire. Cependant, aucun n’a encore réussi à se débarrasser du modèle économique fondé sur l’exploitation intensive de ressources limitées (pétrole pour l’Equateur, gaz naturel en Bolivie, mines à ciel ouvert et « déserts verts » de cultures d’OGM en Argentine, barrages et projets à haut risques de forages pétroliers en mer pour le Brésil, dépendance au pétrole au Venezuela). Le programme électoral anti-extrativiste et respectueux de la vie des populations autochtones de Rafael Correa (Equateur) et d’Evo Moralès (Bolivie) n’a pas résisté aux assauts de l’industrie minière. Les dirigeants affirmèrent ne pas avoir le choix : ils doivent maintenir leurs politiques extrativistes pour financer leurs programmes de lutte contre la pauvreté. Ce qui nous ramène au débat sur la justice climatique. De la même manière, en 2013, la gauche radicale Syriza, en Grèce, ne remettait pas en question l’industrie extractiviste, mais demandait une répartition différente de ses revenus.

Des cris d’alarme restés sans écho
Par ailleurs, nous ne pouvons que constater l’inefficacité du mouvement environnementaliste. En Amérique du Nord, ce constat s’explique en partie par le caractère élitiste de ce mouvement issu du conservationnisme, lequel n’avait pour but que de protéger les sites sauvages permettant à quelques-
uns de pratiquer la pêche, la chasse, le camping et la randonnée, sans remettre en question la politique industrielle dans son ensemble. Nombre de gens « de bonne famille » peuvent ainsi agir pour que soit épargné un site exceptionnel en le transformant en parc national ou en réserve familiale privée, souvent aux dépens des peuples autochtones qui perdent accès à leurs territoires de chasse ou de pêche traditionnels.
Certains d’entre eux cependant tentent de tirer la sonnette d’alarme et s’inspirent de valeurs orientales ou amérindiennes fondées sur l’interdépendance de toutes formes de vie, et rappelant les paroles de Henry David Thoreau au 19ème siècle : « La terre que je foule aux pieds n’est pas une masse inerte et morte, elle a un corps, elle possède un esprit, elle est organisée et perméable à l’influence de son esprit ainsi qu’à la parcelle de cet esprit qui est en moi. »
Parmi les cris d’alarme, citons le livre de Rachel Carson, « Printemps silencieux », paru en 1962, qui fit date dans la lutte écologiste et dénonçait les ravages de l’industrie chimique appliquée à l’agriculture et le rapport du Club de Rome intitulé « Les limites à la croissance », en 1972. Malheureusement, ils sont demeurés sans écho, et les environnementalistes sont restés imprégnés de l’idéologie qui veut établir la suprématie de l’être humain sur son environnement, avec comme corollaire la pensée magique selon laquelle nous serons sauvés à temps, par le marché, la technologie ou l’intervention de philanthropes milliardaires.

 

 

 

Chapitre 10 / C’est l’amour qui sauvera la planète

Démocratie, désinvestissement et victoires concrètes
Selon moi, plus nous prêterons attention aux merveilles et aux phénomènes de l’univers qui nous entoure, moins nous aurons le goût de le détruire
Rachel Carson, 1954
A quoi bon une montagne qui n’est rien d’autre qu’une montagne ?
Jason Bostic, vice-président de l’Association des producteurs de charbon de Virginie-Occidentale, 2011

En 2012, lorsque les trois membres d’une commission d’examen mise sur pied par le gouvernement canadien atterrirent dans l’ile de Bella-Bella, en Colombie-Britannique, ils furent accueillis par les chefs de la nation Heiltsuk vêtus de leurs costumes de cérémonie, tandis que de nombreux manifestants pacifiques, derrière une clôture grillagée, brandissaient pagaies et pancartes anti-oléoduc. Cette commission était en effet chargée d’auditionner les populations tout au long du trajet projeté pour l’oléoduc Northern Gateway de la société pétrolière Enbridge, afin de transporter le « dilbit » venu des sables bitumineux. Alarmés par un accueil qu’ils jugèrent hostile et craignant pour leur sécurité, les membres de la commission annulèrent les auditions, frustrant les habitants qui s’y étaient préparés pendant des semaines. Selon leurs dires, une gifle n’aurait pas été pire insulte (…) Ce n’est pas seulement le fait d’avoir été injustement accusés de violence qui a indigné les gens de Bella-Bella, mais aussi d’avoir vu leurs intentions mal interprétées. De toute évidence, les membres de la commission, dans leur véhicule, n’ont vu qu’une bande d’Indiens en colère (…) Pourtant, les manifestants qui se tenaient le long de la route avec leurs pagaies et leurs images de poissons (cherchaient à) exprimer (…) leur amour profond pour leur magnifique région du monde. La vie de ces gens est inextricablement liée à la possibilité de pêcher et de pagayer, de récolter le varech, de chasser dans les forêts et de cueillir des plantes médicinales dans les près. Pour tout cela, le projet du Northern Gateway représentait une menace, et les textes des pancartes en témoignent : Pétroliers, non merci ! ; Gardez notre océan bleu ; Notre mode de vie ne s’achète pas ; Le pétrole, c’est la mort…
Cet amour pour la nature nourricière ne peut pas s’acheter, et il est au coeur de la démarche anti-extractiviste. Il est ressenti par des populations enracinées dans leur territoire souvent depuis des millénaires, et n’est pas compris (ni même conçu) par les grandes sociétés privées qui exploitent les ressources naturelles, ni même par leurs employés, gens déracinés, mobiles, se déplaçant d’un chantier à l’autre, vivant dans des camps rappelant les bases militaires, où tous leurs besoins sont comblés – de la salle de sport au cinéma, avec souvent une économie souterraine de la prostitution. Même lorsque les chantiers durent des décennies, le but des ouvriers est de quitter le territoire une fois l’argent gagné et économisé. Fait révélateur, les ouvriers du secteur des sables bitumineux parlent souvent du temps qu’ils passent dans le nord de l’Alberta comme d’une peine de prison (lucrative !) plutôt que d’un emploi.

D’amour et d’eau fraîche
Paradoxalement, la menace qui pèse sur les populations concernées par les projets extractivistes contribue à les souder et à les attacher davantage encore à leur territoire, avec des effets positifs parfois très nets comme la baisse des cas de dépression ou de toxicomanie. D’autre part, ce qui émerge de ce combat, c’est un mouvement pour la préservation de l’eau, que ce soit en Roumanie ou en Colombie-Britannique. Dans cette dernière région, le Fraser, son plus long cours d’eau, pourrait être mis en péril ainsi que tout son bassin hydrographique, et avec lui le saumon. Le risque de contamination de l’eau est l’élément qui déclenche avant tout la levée de boucliers des opposants, sans parler de son gaspillage : pour produire un baril de « dilbit », 2,3 barils d’eau sont nécessaires. Une bonne partie de l’eau ainsi employée devient radioactive et toxique. En 2012, aux Etats-Unis seulement, l’industrie a produit plus de mille milliards de litres de ces eaux résiduaires, soit « assez pour engloutir la ville de Washington sous une lagune toxique d’environ 7 mètres de profondeur », rapporte The Guardian.
Partout où l’eau est menacée, les gens se battront :
En Afrique du Sud : L’eau est sacrée. Sans eau, à quoi bon vivre ? Je suis prêt à me battre à mort. Je ne les laisserai pas empoisonner notre eau. (Oom Johannes Willemse, chef spirituel) ;
En Roumanie : -Pouvons-nous vivre sans eau ?
– Non ! /  – Pouvons-nous vivre sans Chevron ? / – Oui !
(Les agriculteurs de Pungesti)
Des victoires concrètes
L’opposition est donc bien plus importante que ce à quoi s’attendaient les entreprises, et les victoires également. Ainsi, l’interdiction de la fracturation hydraulique, ou des moratoires sur le procédé ont été obtenus en France, en Bulgarie, aux Pays-Bas, en République Tchèque, en Afrique du Sud (qui est revenue dessus depuis). Des moratoires partiels ont été obtenus dans l’Etat du Vermont, au Québec, à Terre-Neuve et au Labrador.
En 2010, une loi historique a été promulguée au Costa-Rica, interdisant tout nouveau projet de mine à ciel ouvert. Victoire également pour l’archipel colombien de San Andrès, Providencia et Santa Catalina, dans la lutte de ses habitants contre l’exploitation pétrolière de leurs iles. (Malheureusement, cette victoire est menacée par une loi stipulant que les eaux sont la propriété du Nicaragua, favorable au forage).
Contre l’exploitation du charbon, on peut noter des avancées importantes. Les aides financières ne seront plus accordées à cette industrie par la Banque Mondiale et autres bailleurs de fonds internationaux. A Guerze, en Turquie, la pression populaire a eu raison d’un projet de centrale au charbon sur la côte de la mer Noire. Depuis 2002, grâce à une campagne très fructueuse menée par le Sierra Club en collaboration avec des dizaines d’organisations locales, 170 mines de charbon ont dû cesser leur activité aux Etats-Unis et plus de 180 projets à l’étude ont été écartés. La lutte s’amplifie dans la région du Pacifique Nord-Ouest contre l’aménagement de terminaux d’exportation du charbon.
Victoires définitives ou ralentissements permettront ainsi de gagner du temps pour développer le marché des énergies propres et aussi aux pays d’Asie de renforcer leurs exigences en matière de transition énergétique. En Inde, les mouvements d’opposition aux combustibles fossiles se multiplient. L’Etat de l’Andhra Pradesh, dans le sud-ouest du pays, est le théâtre de luttes hautement symboliques, comme celle que livre le village de Kakarapalli, entouré de rizières et de plantations de cocotiers, dont les résidents assurent une surveillance semi-permanente à l’ombre d’un baobab situé à l’entrée du village. Le campement des opposants barre la seule route menant à une centrale thermique inachevée, dont la construction a été interrompue en 2011, en raison des protestations populaires. Même chose avec un autre projet de centrale à Sompeta, non loin de là, bloqué grâce à une alliance inédite entre les citadins de la classe moyenne et des petits agriculteurs et pêcheurs (…). En 2010, la répression policière ayant fait au moins deux morts, il y eut un soulèvement national, et le permis de construire de la centrale en question fut annulé. La population reste en alerte, menant une grève de la faim rotative qui a atteint son 1500ième jour début 2014.
Mouvements de protestation également importants en Chine, où la pollution atmosphérique due au charbon est critique dans les grandes villes. En 2011 eurent lieu des manifestations spectaculaires à Haimen, petite ville de la province de Guangdong. 30 000 habitants encerclèrent un édifice gouvernemental et bloquèrent une autoroute pour refuser un projet d’agrandissement d’une centrale à charbon, résistant pendant plusieurs jours malgré la répression policière. D’autre part, le pouvoir chinois est confronté à présent à l’inquiétude des franges riches de la population face à la pollution atmosphérique. Li Bo, directeur des Amis de la nature remercie ironiquement le smog, duquel même les riches ne peuvent se protéger, contrairement à ce qu’ils pouvaient faire en évitant de consommer du lait maternisé et de l’eau contaminés. Personne ne peut recevoir l’air pur par la poste (fait-il remarquer) et c’est là toute la beauté de la chose ! Il faut savoir que le taux de particules cancérigènes en suspension dans l’air atteint 671 mg par m3 d’air à Pékin, alors que le seuil critique est de 25 mg par m3, et que par conséquent, les maladies respiratoires et les cancers du poumon, y compris chez les enfants, sont nombreux. La pollution est aujourd’hui la plus importante cause d’agitation sociale en Chine. Les pressions populaires pour un mode de développement plus viable ont contraint le gouvernement chinois à réduire son objectif de croissance à un taux inférieur à celui qu’il connaît depuis une décennie, et à lancer d’ambitieux programmes d’énergie alternative. Dans le même temps, bon nombre de projets de production d’énergie polluante ont été abandonnés ou retardés.
Ce mouvement d’opposition chinois a un effet considérable sur le mouvement anti-extractiviste : En effet, si l’on réussit à retarder de quelques années encore les projets d’oléoducs et de terminaux d’exportation de charbon, le marché asiatique des combustibles polluants que lorgnent les industries du pétrole, du gaz et du charbon pourrait bien s’effondrer.
Ces victoires ont empêché des millions de tonnes de GES d’être projetés dans l’atmosphère.
Objectif 0 : Le mouvement de désinvestissement
Cependant, trop de chantiers d’extraction sont en cours pour que les émissions de GES soient réduites aux taux prescrits par les scientifiques.
Une stratégie de plus en plus répandue consiste à inviter les institutions comme les universités, les organisations religieuses et les administrations municipales à se départir de leurs actions dans l’industrie des combustibles fossiles. La campagne de désinvestissement se fonde sur le simple calcul arithmétique qui permet de constater que l’industrie de l’extraction a la ferme intention d’amener la planète au-delà du point d’ébullition. Les militants de ce mouvement (en particulier 350.org) affirment
que toute institution qui prétend servir les intérêts de la population a la responsabilité morale de renoncer à ces investissements d’origine douteuse. Le retentissement de cette campagne est énorme, partant des Etats-Unis et atteignant le Canada, l’Australie, les Pays-Bas et la Grande-Bretagne. Aux Etats-Unis, au moment de la publication de ce livre, treize universités avaient annoncé leur intention de se départir de leurs actions et obligations dans le secteur des énergies fossiles, et les dirigeants de plus de vingt-cinq villes nord-américaines, dont San Francisco et Seattle, avaient pris des engagements semblables. Une quarantaine d’organisations religieuses leur avaient aussi emboîté le pas. La plus importante victoire à ce jour a été remportée lorsque l’université Stanford1 (dont la fondation possède un portefeuille colossal de 18,7 milliards de dollars) a annoncé son intention de vendre ses actions liées au secteur du charbon.
Même si ce mouvement ne met pas les sociétés pétrolières en faillite (pas de faillite, mais peut-être des problèmes comme ceux rencontrés par Shell en 2014 avec une chute brutale de 48% dans le chiffre d’affaires, face à des difficultés comme ses mésaventures dans l’Arctique, l’incertitude dans l’exploitation des sables bitumineux, l’agitation politique persistante au Nigéria, etc.), son pouvoir consiste à s’attaquer à leur réputation et à les priver de leur ascendant politique, sachant que leur objectif est de parvenir à leur imposer le même traitement qu’à l’industrie du tabac, ce qui amènerait à l’interdiction de leurs contributions politiques et de leur publicité télévisée. Il s’agit donc de la première étape d’un processus de délégitimation. De grandes ONG comme Greenpeace, le Rainforest Action Network, les Amis de la Terre, Food and Water Watch, 350.org y participent, rejoints par le Sierra Club, auparavant « collaborationniste ». Peu à peu, les fondations qui financent le mouvement environnementaliste s’engagent elles aussi dans ce désinvestissement.

La crise de la démocratie
Les grands traités internationaux comme l’Alena2 font la part belle aux entreprises multinationales avec une juridiction empêchant tout état de restreindre l’exploitation ou l’exportation des combustibles fossiles. Ces traités visent en effet à faire passer le droit commercial avant toute autre considération, qu’elle soit sociale ou écologique.
Face aux victoires des anti-extractivistes, les plaintes des industriels se multiplient. Le recours insistant de l’industrie aux grands accords commerciaux pour contrer les progrès du mouvement de protection de l’environnement a néanmoins un effet positif : après une décennie de relâchement pendant laquelle peu de gens ont prêté attention au monde occulte des négociations entourant les accords de libre-échange, une nouvelle génération de militants est en train de prendre conscience de la menace pour la démocratie que représentent de tels traités, qui n’ont pas suscité autant de débats depuis des décennies.
Mais en y regardant de près, les ententes établies dans ces traités ont un point faible : les zones d’ombre et les lacunes qui pourraient permettre à n’importe quel gouvernement de contester lesdites règles commerciales et de les renégocier. En dernière analyse, la balle est dans le camp des états, qui ne ripostent guère (aux attaques des industriels) – une situation qui découle davantage de la corruption de la classe politique que des dispositions d’un quelconque accord commercial.
1 Située à Palo Alto en Californie
2 Et maintenant le CETA et le TAFTA en négociation entre le Canada pour l’un et les USA pour l’autre avec l’Europe.
Il s’agit donc d’une crise de la démocratie elle-même, qui permet à des multinationales d’écrire elles-mêmes les lois (lesquelles sont subies aux niveaux international, national, provincial et municipal) et ne se soucie pas de la protection des réserves d’eau potable nécessaires à la survie des populations.
La revendication du droit de prendre part aux décisions cruciales concernant l’eau, le sol et l’air est la trame qui relie tout le mouvement anti-extractiviste. Les déclarations suivantes témoignent de cette revendication :
« Sans blague ! Vous croyez que vous pouvez faire irruption dans ma ville en m’annonçant que vous y ferez ce que vous voulez, où et quand vous le voulez, et que je ne pourrai pas m’y opposer ? Pour qui vous prenez vous ? » (Helen Slottje, ancienne conseillère juridique d’entreprise ayant aidé 170 municipalités de l’Etat de New-York à décréter l’interdiction de la fracturation hydraulique) ;
« Je ne laisserai personne se présenter dans mon village pour agir de la sorte sans m’en demander la permission. C’est moi qui vis ici ! » (Marily Papanikolaou, jeune guide de vélo de montagne grecque) ;
« Je refuse de croire qu’une entreprise canadienne qui veut construire un pipe-line pour faire de l’argent a davantage droit à ma terre que moi-même. » (Julia Trigg Crawford, qui a intenté des poursuites contre Trans-Canada, pour avoir tenté d’utiliser son ranch au Texas).
Trop souvent, hélas, les citoyens n’ont pas voix au chapitre et se retrouvent devant l’alliance formée par leur gouvernement et les industriels, avec une répression violente et une désinformation médiatique visant à faire passer des militants pacifistes pour des terroristes. Les ONG sont ainsi étroitement surveillées, et même espionnées, comme Greenpeace le fut en France par EDF (condamnée en 2011 pour espionnage informatique). Cette surveillance est partagée de façon éhontée entre les grandes sociétés et les états. Les opposants aux projets polluants sont quasiment assimilables à des morts-terrains (un terme affreux employé par l’industrie pour désigner le sol qu’on doit retirer pour accéder aux sables bitumineux ou aux gisements miniers). Comme les arbres, les sols, les roches et la glaise que leurs grosses machines ratissent, concassent et empilent en immenses montagnes de déchets, la démocratie est broyée, malmenée et écartée pour faire place aux bulldozers.
Le profit étant prioritaire sur la vie, la volonté des citoyens n’est plus prise en compte. Le politologue vénézuélien Edgardo Lander parle de « société post démocratique ». On peut ajouter qu’il y a interaction entre crise climatique et crise démocratique. Heureusement, des réactions et des actions se font jour face à cette situation, là où les citoyens peuvent exercer une véritable influence, comme par exemple au niveau des municipalités. En témoigne le mouvement « Villes en transition », né en 2006 dans le Devon, en Angleterre, qui concerne 3 plus de 460 collectivités dans au moins 43 pays. Dans ces villes ou quartiers a été établi un plan de « décroissance énergétique », en vue de réduire les émissions et de s’affranchir des combustibles fossiles. On y constate un essor de la démocratie participative.
Dans cette période difficile, l’isolement est un danger, et il est donc important que les gens se réunissent, partagent des espaces communs et prennent soin les uns des autres. On peut dire, que, d’une certaine manière, la démocratie participative, avec les rencontres entre les gens, leur implication dans les décisions de la cité, est une stratégie de survie.
3 Au moment de la publication du livre en 2014. En 2016, il existe plus de 2000 initiatives, dans 44 pays dont 150 en France

Chapitre 12 / Tout peut changer

 

Communs atmosphériques et justice climatique
La forêt est déjà « développée » ! La forêt, c’est la vie. Franco Viteri, dirigeant de Sarayaku, Equateur Le Montana, où les Cheyennes du Nord luttent en même temps pour leur survie et contre la politique d’extraction du charbon dont leur sous-sol est très riche, est un bon exemple de la situation dans laquelle se trouvent nombre d’Autochtones sur leur territoire. La lutte des Cheyennes contre les sociétés minières date des années 70, en écho à une prophétie de leur ancêtre Sweet Medecine selon laquelle l’extraction de la « roche noire » provoquerait une sorte de folie et la fin de la culture cheyenne.
Ce combat est très difficile en raison de la grande pauvreté et des arguments sonnants et trébuchants des industriels, très convaincants pour des gens qui vivent dans des logements tellement mal isolés qu’ils dépensent parfois jusqu’à 400 dollars par mois en électricité, et dont le taux de chômage important génère des problèmes de dépression et de toxicomanie. Comment sortir de là par le haut, en apportant des solutions à l’emploi, sans pour autant détruire le cadre de vie ? Des idées sont venues aux militants, comme de créer un programme d’isolation des fenêtres et de constructions d’habitations fraîches pendant l’été et chaudes en hiver, avec une facture d’électricité qui passe de 400 dollars par mois à 19. Pourquoi ne pas former des habitants à ce savoir-faire et ainsi créer de l’emploi localement ? Des fonds finirent par être réunis pour un projet enthousiasmant. Henry Red
Cloud, un entrepreneur social Lakota primé pour avoir doté la réserve de Pine Ridge, dans le Dakota du Sud, d’éoliennes et de panneaux solaires, va bientôt montrer à une dizaine de Cheyennes du Nord comment installer des convertisseurs héliothermiques sur le toit de leurs maisons. D’une valeur de 2000 dollars chacun, les appareils seront fournis gratuitement et permettront aux familles d’économiser jusqu’à 50% de leurs frais de chauffage.
Le soleil revient
En 2011, la formation va bon train. Red Cloud explique à une quinzaine de personnes le fonctionnement des capteurs solaires, tout en invitant à méditer sur l’importance de l’énergie solaire, qui (dit-il) « a toujours fait partie du mode de vie des Autochtones. Tout découle de l’ANPETUWI TAWONAWAKA, la force vitale du soleil. Elle est liée à notre culture, à nos rituels, à notre langue, à nos chansons ». En regardant Red Cloud s’activer, l’auteur de ce livre comprend soudain que c’est cette nécessité de s’adapter à la nature qui rend certaines personnes hostiles aux énergies renouvelables : même à très grande échelle, ces dernières requièrent une humilité tout à fait contraire à l’esprit qui préside à la construction d’un barrage sur une rivière, à la fracturation de la roche-mère en vue d’en extraire du gaz ou à la domestication de la puissance de l’atome. Les énergies renouvelables exigent de l’être humain qu’il s’adapte au rythme des systèmes naturels et non qu’il soumette ceux-ci à sa volonté par la force brutale. Là, il est question d’une transformation fondamentale des rapports de pouvoir entre l’homme et la nature.
Les travaux de Red Cloud feront des émules. Selon les paroles d’une de ses meilleures étudiantes, « On ne doit pas prendre et consommer indéfiniment. On prend ce dont on a besoin, puis on donne en retour à la Terre. ». Red Cloud explique à ses étudiants que leur travail (est plus qu’un simple emploi, car ils) apprennent à devenir non seulement des techniciens, mais aussi des « guerriers solaires ».
Et en effet, ces jeunes gens se sont transformés en guerriers, opposant un « non » ferme aux tentatives des industriels et du gouvernement d’exploiter leur territoire ou de l’utiliser. Aujourd’hui, les opposants aux énergies polluantes du Sud-est du Montana ont la mine radieuse. Ils se demandent quand ils finiront par bloquer la construction du chemin de fer, et non s’ils y parviendront. Chez les Crows voisins, un projet d’usine de liquéfaction du charbon a également avorté, et une équipe de Crows met sur pied un parc d’éoliennes.
Ce que ces cas démontrent, c’est que rien n’est plus puissant dans ce combat que des alternatives concrètes. Ceci fut compris depuis longtemps, par les Danois et les Allemands, qui ont développé des énergies renouvelables en s’opposant au nucléaire. Malheureusement, d’autres projets, comme ceux des Navajos et des Hopis en Arizona, n’ont pu voir le jour faute de financement. Trop de projets en matière d’énergie renouvelables sont en effet imposés aux Autochtones sans qu’ils aient été consultés, reproduisant la vieille logique coloniale en vertu de laquelle des étrangers se réservent l’exclusivité des profits. Un rééquilibrage des pouvoirs est donc nécessaire, qui représente une mission essentielle pour « l’armée des guerriers solaires ».
Ces choix impossibles qui sont imposés aux Autochtones, les obligeant à accepter l’argent de la pollution, le sont également auprès des autres populations, comme les agriculteurs ou les éleveurs, ou les ouvriers qui travaillent pour les industries. Pourtant, la construction d’un oléoduc ne génère que des emplois de courte durée, avec des profits juteux pour le secteur privé et des dépenses publiques élevées pour les opérations de nettoyage consécutives aux déversements. Pour la même somme, 5 milliards de dollars, qui est nécessaire à cette construction, si on investissait dans des transports en commun, des énergies renouvelables et la modernisation des immeubles, on verrait de trois à trente-quatre fois plus d’emplois à court terme, tout en réduisant les risques de réchauffement. Le problème vient des gouvernements qui renâclent à investir, alors qu’une modeste taxe carbone de dix dollars par tonne permettrait d’amasser cinq milliards de dollars chaque année.

Désinvestir, d’accord, mais aussi réinvestir
Une partie des fondations et des gens fortunés qui se sont joints au mouvement pour le désinvestissement (voir chapitre 10) a fait un pas de plus en investissant dans les technologies vertes. L’université Duke de Caroline du Nord a investi 8 millions de dollars dans la Self-Help Credit Union (une coopérative d’épargne et de crédit) entre autres pour financer la construction de logements écologiques abordables (observent des économistes). L’université Carleton du Minnesota et l’université de Miami, en Floride, orientent leurs investissements vers les fonds destinés aux énergies renouvelables.
Les gros investisseurs pourraient aller plus loin, en soutenant les collectivités en lutte. Des milliers de coopératives de travail, d’entreprises d’économie sociale, d’associations à but non lucratif, de programmes municipaux, etc. existent, qui pourraient être ainsi financés, favorisant la transition vers une économie durable, au service du bien commun.
Accompagner le désinvestissement d’un réinvestissement (…) a pour avantage de porter un coup plus dur à l’industrie des combustibles fossiles en rendant le secteur des énergies renouvelables plus concurrentiel, et en soutenant les mouvements de résistance locaux (…). Se battre contre les énergies polluantes aujourd’hui nécessite de proposer des alternatives économiques aux projets contestés, en raison précisément du contexte économiquement difficile. Dans le village de Balcombe, dans le Sussex de l’Ouest, en Angleterre, après une lutte ponctuée d’affrontements contre un puits de fracturation en 2013, une compagnie d’électricité, REPOWERbalcombe, a été créée. Elle a pour objectif de fournir 100% de l’électricité aux habitants à partir d’installations locales fonctionnant à l’énergie solaire, dont ils sont propriétaires. Parallèlement à la lutte qui se poursuit à présent sur le plan juridique, les panneaux solaires s’installent et les villageois sont de plus en plus nombreux à adhérer à ce projet d’autosuffisance. Même état d’esprit à Pungesti, en Roumanie, où les habitants en lutte contre Chevron ont proposé entre autres la construction d’un parc d’éoliennes d’utilité locale. Nous sommes loin des utopies et des bulles marginales des années 60. (…) vivre en marge et faire pousser des légumes ne suffit plus. Les oasis vertes ne sont plus viables, car le train fou des combustibles fossiles fonce vers nous, d’une manière ou d’une autre. Il convient à présent d’associer résistance et élaboration de solutions de rechange.
Les Blocadiens ont réalisé que les catastrophes, surtout climatiques, avec leurs tragiques conséquences, font avancer leur cause : ils mettent en évidence la nécessité d’un changement profond touchant les racines de la crise du climat au lieu de ses seuls symptômes. Le public en colère constate le coût terrifiant d’une politique irresponsable, coût aussi bien économique qu’humain. Le mouvement devrait avoir pour principe directeur de s’attaquer simultanément aux deux crises : celle des inégalités et celle du climat.
On peut prendre pour exemple la localité de Greensburg, au Kansas, comme une application inversée de la stratégie du choc. Cette ville fut transformée en un amas de gravats après le passage d’une tornade en 2007. A la suite d’un extraordinaire processus collectif, cette ville est aujourd’hui un modèle de « ville verte », souvent qualifiée de « localité la plus écologique des Etats Unis » : architecture verte, mode de gestion des déchets novateur, éoliennes, éclairage éco énergétique. Et pourtant, elle se trouve dans un bastion républicain climato sceptique ! Selon le maire, Bob Dixson, se retrouver sous des tentes après la catastrophe les a amenés à se poser des questions sur leurs valeurs : « Nous avons bien eu quelques désaccords, mais nous sommes toujours restés courtois les uns envers les autres. N’oublions pas que ce sont nos ancêtres qui ont aménagé le territoire : les miens vivaient dans les premières maisons écologiques : des huttes en terre (…). Nous avons appris que, dans la vie, la seule chose qui soit vraiment écologique et durable est la façon dont nous nous comportons les uns envers les autres. »
Les cataclysmes de demain, à l’inverse de ce qui s’est passé à la suite de l’ouragan Katrina à la Nouvelle-Orléans, devenue la proie des hommes d’affaires, pourraient devenir des laboratoires de revitalisation démocratique, réduisant les risques de catastrophes à venir.

De la dette locale à la dette mondiale
En 2006, le groupe équatorien Accion Ecologica fit une proposition inédite (qui enthousiasma d’ailleurs les Cheyennes du Nord, prêts à les imiter) : en échange de la promesse du gouvernement de ne pas exploiter le pétrole de son sous-sol, et donc de ne pas émettre de GES liés à cette exploitation, la communauté internationale devait compenser la perte des revenus ainsi volontairement abandonnés. Selon la présidente d’Accion Ecologica, « les pays qui choisissent de ne pas exploiter leur pétrole méritent d’être récompensés. » Avec les fonds recueillis, les énergies renouvelables pourraient être développées. Ce serait ainsi une contribution au remboursement de la dette écologique du Nord à l’égard du Sud. Ce projet, appelé « Plan Yasuni » reposait sur le postulat selon lequel l’Equateur (…) est
un état créancier en raison de l’injustice inhérente au dérèglement climatique, c’est-à-dire du fait que les pays riches ont utilisé l’essentiel de la capacité de l’atmosphère à absorber le CO2 sans conséquence grave avant même que les pays en développement n’aient eu la chance de s’industrialiser. Après s’être fait le défenseur du Plan Yasuni, le gouvernement de centre gauche de Rafael Correa a fini par autoriser les forages, en raison du peu de financement recueilli (en 2013, 13 millions de dollars au lieu des 3,6 milliards visés). Cette volte-face déclencha des émeutes, et Rafael Correa se retrouva dans la situation de celui qui réprime son peuple, malgré ses promesses. Mais cet échec n’est pas à faire reposer sur ses seules épaules, car il tient principalement à l’obstination égoïste des pays développés. La mouvance climato sceptique ne voit dans le réchauffement planétaire qu’un complot socialiste visant à redistribuer les richesses, les pays riches se faisant « arnaquer » par les pays pauvres…
Le Nord industrialisé peut néanmoins contribuer activement à faire pencher la balance vers un mode de développement qui ne reposerait pas sur la croissance infinie et les hydrocarbures : lutte contre les terminaux d’exportation de combustibles fossiles vers l’Asie, contre les accords de libre-échange, pour le ralentissement de la surconsommation, pour la relocalisation de notre économie dans la mesure où nous exportons en Chine la production de biens qui nous sont destinés.
Comme nous l’avons déjà dit, le principal levier de changement demeure l’émergence d’alternatives bénéfiques, pour sortir de l’alternative infernale pauvreté/extraction toxique. Selon l’économiste Tariq Banuri et le climatologue Niclas Hällström, un investissement annuel de 100 milliards de dollars pendant dix à quinze ans, de la part de la communauté internationale, pourrait aider concrètement 1,5 milliards de personnes à avoir accès à l’énergie et permettrait de franchir des étapes décisives dans la transition vers les énergies renouvelables, à temps pour éviter une catastrophe climatique à l’humanité entière.
Il est important également que les pays émergents se développent autrement qu’en imitant ceux du Nord : ce qui suppose que ces derniers remboursent leur dette climatique. Mais la cause est loin de faire l’unanimité au sein des organisations environnementalistes du Nord, qui considèrent la notion de dette climatique comme « politiquement nuisible ». Le dialogue reste vif sur ce sujet entre militants du Nord et du Sud, et on peut établir un parallèle avec la demande de réparations des préjudices causés par l’esclavage transatlantique, cause directe de la pauvreté actuelle des régions concernées comme les Caraïbes. Si certains considèrent que les demandes de réparation pour l’esclavage peuvent être matière à débats, la question de la dette climatique l’est beaucoup moins : le gaz carbonique laisse des traces évidentes, des preuves inscrites à même le corail ou les carottes de glace. Il est possible d’évaluer avec précision la quantité de CO2 que nous pouvons émettre dans l’atmosphère et les parts du bilan carbone des uns et des autres au cours des 200 dernières années. Par ailleurs, un lien existe entre les deux problématiques, si l’on pense aux industries génératrices de CO2 de Manchester et de Londres qui transformaient le coton et le sucre cueillis par les esclaves des colonies. « Les revenus de l’esclavage ont directement financé le processus d’industrialisation de l’Angleterre, inextricablement lié au dérèglement climatique », selon les paroles de l’historien Eric Williams, ex-premier ministre de Trinité-et-Tobago. De plus, le dédommagement énorme alloué par le parlement du Royaume-Uni aux propriétaires d’esclaves quand l’esclavage fut aboli a été immédiatement investi dans les infrastructures alimentées au charbon, contribuant à l’essor de la révolution industrielle1. La politique d’esclavage fut donc suivie de siècles de pillage systématique des terres, de la force de travail des populations, et de l’atmosphère.
1 La France est concernée également par ce dédommagement, à l’origine de la pauvreté de Haïti qui n’a jamais pu s’en remettre. Néanmoins, le fait d’avoir été maltraité ne donne pas à un pays le droit de commettre les mêmes crimes : il n’existe aucun droit moral de polluer l’atmosphère aujourd’hui. Il s’agit donc de garantir le droit à un développement durable au Sud, tout en reconnaissant la responsabilité du Nord dans l’accumulation des émissions. Alors que bon nombre des plus importantes réserves d’hydrocarbures encore inexploitées se trouvent sous des territoires contrôlés par les peuples les plus démunis de la planète (…), il est parfaitement irréaliste de croire qu’on pourra résoudre la crise du climat sans s’attaquer aux véritables racines de la pauvreté.

Chapitre 13 : Perpétuer la vie

De l’extraction à la régénération
Arrêtez de dire que je suis résiliente. Je ne suis pas résiliente. Car chaque fois que vous dites : « Oh ! comme ils sont résilients ! », je peux m’attendre à de nouveaux assauts de votre part. (Tracie Washington, avocate et spécialiste des droits civils de la Nouvelle-Orléans, 2010)
Que la femme soit l’environnement primordial est un enseignement fondamental. Pendant la grossesse, son corps porte la vie (…) Elle nourrit au sein les enfants qui formeront la nouvelle génération. Son corps façonne la relation qu’aura la nouvelle génération avec la nature et avec la société. La Terre est notre mère à tous, disent les aînés. En tant que femmes, nous sommes donc la Terre. (Katsi Cook, sage-femme mohawk, 2007)
L’auteure de ce livre fait un parallèle entre son expérience personnelle de femme en quête de maternité, avec les essais infructueux de fécondation in vitro, et la crise de fertilité vécue par la Terre elle-même. Les activités industrielles, en effet, ont des répercussions majeures sur les processus naturels de régénération, des cycles du sol aux régimes des précipitations. Et l’humain n’est pas seul aux prises avec des troubles de fertilité : très nombreuses sont les espèces qui peinent à se reproduire et, plus encore, à protéger leur progéniture dans un environnement de plus en plus hostile.
La société accorde peu d’attention à la vulnérabilité des enfants et des embryons, notamment lors du processus d’autorisation et de mise sur le marché des médicaments : l’évaluation des risques porte essentiellement sur les adultes. En ce qui concerne la fracturation hydraulique, une étude a démontré en 2014 que les mères résidant dans les zones les plus exploitées par les sociétés gazières couraient 30% plus de risques de donner naissance à un bébé atteint d’une anomalie cardiaque (qu’ailleurs). D’autres études effectuées par des chercheurs du MIT, mais aussi des universités de Princeton et de Columbia, ont démontré que dans ces zones, le risque d’avoir un bébé dont le poids est insuffisant augmente de plus de 50%. Un autre phénomène inquiétant a pu être observé dans la réserve Aamjiwnaang, située près de la ville industrielle de Sarnia, dans le sud de l’Ontario : dans cette région, surnommée « chemical valley », la proportion de naissances masculines a chuté dramatiquement. De 1993 à 2003, deux fois plus de filles sont nées sur la réserve. De plus, 39% des femmes ont fait au moins une fausse couche, alors que la moyenne nationale est de 20%. En 2013, une nouvelle étude a indiqué que des substances chimiques sont présentes à des taux plus importants que la moyenne chez les femmes et les enfants, perturbant le système endocrinien.
Des histoires semblables peuvent être entendues à Mossville, en Louisiane, ville historique à majorité afro-américaine, qui a longtemps été un havre pour les esclaves affranchis, avant de devenir un énorme site industriel (14 raffineries et usines chimiques bordent la ville). Plus de la moitié des 2000 familles qui y habitaient ont quitté le secteur au cours des dernières années (…). Fuites accidentelles et explosions n’y sont pas rares. Et, même quand tout fonctionne sans accroc, ces usines rejettent environ 1,8 millions de kilos de produits chimiques dans le sol, l’air et l’eau de la région. Une ancienne habitante décrit Mossville comme « une matrice gorgée de produits chimiques, où l’on agonise. » Debra Ramirez, ses trois soeurs et sa fille ont dû subir une hystérectomie, ainsi que la plupart des femmes du secteur. Pourtant, parmi toutes les études qui ont tenté d’évaluer les effets des substances toxiques relâchées à Mossville, aucune n’a porté sur la fertilité.
Comment s’en étonner ? La société occidentale n’a guère tendance à protéger et à valoriser la fertilité (et ce pour toutes les formes de vie), ni même à y prêter attention. Année après année, des sommes colossales et des technologies de pointe continuent en effet d’être consacrées à des activités qui entravent directement les cycles vitaux. Le système agroalimentaire industriel, par exemple, interdit aux petits agriculteurs de conserver leurs semences, les contraignant à s’en procurer de nouvelles chaque année. Dans le secteur de l’énergie, on continue à miser sur les combustibles fossiles, même s’ils contaminent l’eau essentielle à la vie.
Et dans cette même société, le rôle de la femme dans la procréation n’est pris en compte que si des hommes cherchent à le règlementer.
Le legs de BP, la reproduction en péril
Parmi les conséquences de la marée noire de BP dans le golfe du Mexique, on peut noter une crise d’infertilité aquatique qui pourrait perdurer des décennies. Les mots « oeufs », « larves », « foetus », « juvéniles », n’apparaissent nulle part dans les documents fournis par la firme pour obtenir l’autorisation de forer en présentant des garanties en cas de déversement. Les poissons absents d’aujourd’hui étaient de toute évidence des larves au moment de la catastrophe. Un an après celle-ci, les crabes femelles étaient plutôt rares et ne portaient pas d’oeufs, tandis que les crevettes et les huîtres présentaient également des problèmes de fertilité. Mais l’absence de poissons n’est pas vendeuse dans les media… Ce qui n’est cependant pas le cas de la mort en nombre de bébés dauphins dans le golfe du Mexique depuis le début de l’année 2011. Dès la fin avril 2014, 235 petits Tursiops Truncatus1 avaient été découverts sur la côte, un chiffre ahurissant : selon les scientifiques, en effet, le nombre de décès de cétacés rapportés ne correspond qu’à 2% du total du sinistre, et les autres cadavres ne seront jamais découverts. (1 Grand Dauphin)

D’autre part, le dérèglement climatique crée des conditions dangereuses pour la survie des espèces. La tortue de mer, par exemple, espèce très ancienne, pond ses oeufs dans un sable devenu trop chaud, ce qui empêche leur éclosion ou ne permet que la naissance d’individus femelles. Le danger est le même pour les coraux avec une température trop élevée de l’eau. Sur la côte nord-ouest du Pacifique, les huîtres sont menacées par l’acidification de l’eau, et tout particulièrement les larves qui n’arrivent pas à se former. La terre ferme n’est pas à l’abri du danger. Au Groenland, les caribous voient leur taux de natalité et de survie chuter. En cause, la hausse des températures qui perturbe la croissance des végétaux à la base de l’alimentation des faons et de leurs mères pendant la période de reproduction et de lactation. Dans certaines régions d’Europe, des populations d’oiseaux diminuent à cause du décalage qui existe maintenant entre leur période de reproduction et celle des petits animaux dont ils se nourrissent à ce moment-là : oeufs de chenille éclos trop tôt pour le gobe-mouche noir, petits poissons partis pour des eaux plus froides pour la sterne arctique. Les répercussions du changement climatique atteignent
également les capacités de reproduction du carcajou, du faucon pèlerin, du phoque annelé de l’Arctique, des ours polaires. Toutes ces tragédies brossent un tableau inquiétant pour l’avenir : celui d’un grand vide.

Revenir à la vie
Mississauga Leanne Betasamosake Simpson, auteure et éducatrice de la nation anishinaabe décrit ainsi les enseignements et les structures politiques de son peuple : « Nos systèmes sont conçus pour perpétuer la vie, non seulement des humains, mais de tous les êtres vivants. » Nous sommes là aux antipodes de notre système actuel, qui pille les écosystèmes et transforme la planète en dépotoir : voilà une vision fondée sur l’importance de la régénération, à l’opposé de l’idéologie extractiviste, qui, selon elle, n’est que vol et destruction du lien entre les choses.
Une des dimensions les plus importantes de la Blocadie, avec les Autochtones en première ligne, c’est la force qu’ont prises les notions ancestrales d’équilibre et d’harmonie. Toute forme de vie a droit à la régénération et à la guérison. Comme l’écrit l’écologiste Stan Rowe, la Terre est une « source », pas une « ressource ». Dans cet esprit, des pays comme la Bolivie et l’Equateur ont inscrit dans leur législation les droits de la nature (Pachamama, la Terre-Mère), tandis que des milieux non-autochtones leur emboîtent le pas en Amérique du Nord et en Europe, à l’instar du conseil municipal de Pittsburgh, qui interdit toute extraction du gaz naturel sur son territoire en proclamant le droit « inaliénable et fondamental » de la nature à « exister et à s’épanouir ». En Europe, le concept d’« écocide » émerge, en tant que crime.
Face aux menaces que fait peser l’industrie extractiviste envers notre sécurité collective, les valeurs anciennes reviennent en force. De nouveaux comportements de lutte apparaissent, comme dans la région de la Chalcidique en Grèce, où les militants qui se battent contre l’exploitation des mines d’or à ciel ouvert le font de manière intergénérationnelle : des adolescents portant jeans moulants et lunettes de soleil se battent aux côtés de grands-mères vêtues de noir et chaussées de souliers orthopédiques, ce qui est un phénomène tout à fait nouveau.
La négation de notre lien avec la nature ne s’est effectuée que récemment dans l’histoire, quand la révolution industrielle a considéré la Terre comme un objet exploitable et rien de plus. En réalité, nous n’avons jamais perdu notre lien avec la nature. Il était là, dans notre corps et sous l’asphalte portant nos pas. Nous l’avons seulement oublié.
Cette résistance débouche à présent dans des initiatives qui vont dans le sens de la préservation des cycles vitaux, de la permaculture à la construction de bâtiments « vivants ». On conserve les semences, on recycle l’eau, on évite les fertilisants chimiques au profit du fumier animal, etc. Des modèles écologiques à petite échelle se développent, contournant les monopoles. On doit arrêter de prendre sans rien donner en retour, et de traiter la Terre et ses habitants comme des ressources à piller plutôt que comme des entités complexes ayant droit à la dignité et à la régénération. Cette notion de régénération, principe actif, est à opposer à celle de résilience, principe plus passif et répondant à une attaque2. Il s’agit d’aller au-delà de concepts comme celui de la décroissance ou de la réduction de
2 La faculté de résilience consiste précisément à parvenir à se régénérer après avoir subi un traumatisme. Mais si l’auteure oppose les deux notions, c’est que cette faculté est trop souvent utilisée comme « un droit à traumatiser » par ceux qui sont du côté des agresseurs, sous prétexte que, finalement, ce n’est pas « si grave que ça ». Ce qui est doublement insupportable : d’abord en raison de l’hypocrisie d’un tel raisonnement, et ensuite parce que tous ne possèdent pas cette capacité.
l’empreinte écologique de l’humanité. Gopal Dayaneni, écologiste du Movement Generation de Oakland, Californie, parle de restauration et de régénération des écosystèmes : (…) Il nous faut absolument harmoniser nos stratégies avec les facultés de guérison de la Terre-Mère : nous devons adopter ses façons de faire. Il ne s’agit pas de prôner l’immobilisme ni la retraite, mais de travailler avec acharnement à la régénération.
L’auteure de ce livre a finalement accouché d’un petit garçon, après avoir adopté un mode de vie moins stressant, en prenant moins l’avion, en passant du temps dans la nature, en marchant, en méditant sur l’instinct de survie du saumon, bref en respectant son propre corps et sa propre nature. Lorsqu’on prend, il ne suffit pas de donner en retour. Il faut aussi prendre soin de la nature – et de nous-mêmes qui la peuplons.

TOUT PEUT CHANGER  / Conclusion

L’heure de vérité
Juste assez de temps pour réaliser l’impossible. Nous devons en tant que nation entreprendre un renversement radical et révolutionnaire de nos valeurs. Nous devons rapidement passer d’une société « orientée vers les choses » à une société « orientée vers les personnes ». Quand les machines et les ordinateurs, les mobiles lucratifs et les droits de propriété sont tenus pour plus importants que les êtres humains, ce triplet géant que forment le racisme, le matérialisme et le militarisme ne peut être mis au pas. (Martin Luther King « Un temps pour rompre le silence », discours prononcé en avril 1967 ) Les pays industrialisés ont engendré une crise mondiale découlant d’un système de valeurs douteux. Rien ne nous oblige à accepter une solution fondée sur ces mêmes valeurs.
Marlène Moses, ambassadrice de la République de Nauru aux Nations-Unies, 2009
Selon Brad Werner, analyste de systèmes complexes de l’université de Californie à San Diego, le seul espoir pour que la Terre ne soit pas « foutue » réside dans ce que nous avons appelé la Blocadie. « (Les) soulèvements populaires qui s’inscrivent dans la tradition de l’abolitionnisme et du mouvement des droits civiques, constituent la source la plus probable de « friction » susceptible de freiner une machine économique lancée dans une course folle. » (…) Autrement dit, seuls des mouvements sociaux d’envergure pourront sauver l’humanité.
Avec eux seulement, tout peut changer.
Il faut admettre que les faits sont souvent désespérants, nous avons pu le voir tout au long de ce livre, dont la rédaction a duré cinq ans. Néanmoins, au début de cette entreprise, la plupart des mouvements de résistance actuels n’existaient pas, et ceux qui existaient étaient isolés les uns des autres. La population n’était pas informée comme elle l’est aujourd’hui sur les dangers de l’exploitation des sables bitumineux et de la fracturation hydraulique. Les grandes marches populaires n’avaient pas eu lieu et le mouvement de désinvestissement commençait à peine. Le virage vers les énergies renouvelables n’était pas encore pris par les citoyens en Allemagne, le bilan environnemental de la Chine semblait sans issue. Bien peu de scientifiques étaient engagés dans une démarche de dénonciation du système consumériste : tous ces changements se sont produits très rapidement. Mais compte tenu de la rapidité des dégradations liées aux changements climatiques, il ne suffit pas de remporter des victoires isolées : il faut révolutionner le système, jour après jour, année après année, partout sur la planète.
Le journaliste et animateur de télévision Chris Hayes souligne que « le mouvement pour la justice climatique réclame qu’on force certains éléments des milieux d’affaires et de la classe politique à renoncer à des milliers et des milliards de dollars. » Il conclut que « l’abolition de l’esclavage est le seul précédent comparable ».
En outre, le changement climatique pourrait donner l’impulsion, qui manquait jusque-là, permettant de rassembler les mouvements en lutte depuis de nombreuses décennies : tous ceux qui se battent pour la justice sociale, économique, pour le respect des droits de la personne quelles que soient ses origines, pour la sécurité alimentaire et les droits des paysans, contre l’oligarchie et le néo-colonialisme… Autrement dit, l’efficacité de cette bataille implique une convergence des luttes.
Dans ces moments charnières (comme celui que nous vivons aujourd’hui), le militantisme cesse d’être le propre d’une sous-culture (d’une avant-garde ou d’un groupe de technocrates éclairés, qui ont néanmoins tous deux un rôle à jouer) et devient une activité parfaitement normale, pratiquée par l’ ensemble de la société : associations de locataires, dames auxiliaires, clubs de jardinage, comités de quartiers, syndicats, associations professionnelles, équipes sportives, groupes de jeunes, et ainsi de suite. Au cours des dernières guerres, de la Grande Dépression ou du mouvement des droits civiques, les militants, c’était tout le monde.
Pour parvenir à cet objectif, il faudra rompre l’isolement dans lequel l’idéologie dominante plonge les citoyens. Il faudra changer la façon de penser. Les conséquences, par exemple, de l’instauration d’un revenu minimum garanti ferait plus pour la cause qu’une modeste taxe sur le carbone, en n’obligeant plus les gens à accepter des emplois sous-payés dans des industries polluantes, et en changeant en profondeur la vision des obligations mutuelles fondées sur notre humanité commune. Nous avons besoin d’un changement de valeurs, afin de nous sortir de cette idéologie centrée sur l’égoïsme et la cupidité véhiculée par le discours dominant, relayé par les media, et qui nous conduit à notre perte.
Changement de valeurs, vision du monde différente : moins d’individualisme, plus d’interdépendance, réciprocité plutôt que domination, coopération plutôt que hiérarchie. (…) La foi inébranlable dans l’égalité des droits et la capacité à faire preuve d’une profonde compassion seront les seuls éléments qui distinguent la civilisation de la barbarie (…) Nous ne remporterons jamais le combat pour la stabilisation du climat en tentant de battre les comptables à leur propre jeu – en affirmant par exemple qu’il serait plus rentable d’investir dans la réduction des émissions dès aujourd’hui que dans la gestion des catastrophes plus tard. Nous gagnerons en soulignant le caractère moralement abject de tels calculs, qui impliquent d’admettre qu’il y a un prix acceptable à payer pour laisser des pays entiers disparaitre, contraindre des millions de personnes à mourir sur des terres asséchées, priver les enfants d’aujourd’hui de leur droit de vivre dans un monde vibrant de toutes les beautés et merveilles de la création.
Nous sommes beaucoup plus nombreux qu’on tente de nous le faire croire à vouloir le changement et à résister. La prise de conscience existe de plus en plus que l’idéologie du libre marché conduit à la catastrophe et que ce ne sont ni les milliardaires, ni les technologies miracle qui nous sortiront du problème. L’isolement d’autrefois n’existe plus, grâce aux réseaux sociaux et à internet. Quel sera le prochain élément déclencheur d’un mouvement d’ampleur ? Nul ne le sait. Mais nous pourrions être surpris. Et il faudra en tirer le maximum, pour aller vers la construction d’un monde dans lequel nous pourrons tous vivre en sécurité. L’histoire frappe à la porte. Lui répondrons-nous ?

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