LIVRES RECENTS

2014

How the world´s religions are responding to climate change, Robin Globus Veldman, Andrew Szasz, Randolph Haluza-DeLay, Éd. Routledge, Oxon (GB), 2014, 327 pages

Cet ouvrage rassemble quinze études sur les actions ou positions des organisations religieuses par rapport au changement climatique. Il traite des chrétiens (catholiques, protestants et orthodoxes), des musulmans, des bouddhistes et des hindouistes, en Europe, Amériques, Asie et Afrique. L’ensemble est assez orienté vers les pays anglophone-saxons, mais on y retrouve des lignes de force qui sont assez proches de ce que nous connaissons en France en particulier. Nous en donnons ci-après quelques illustrations, sans pouvoir résumer une collection de quinze études de cas. Nous indiquons entre parenthèses les chapitres du livre auxquels nos notes font référence.

Pourquoi étudier l’action des Églises sur ce sujet ?

Parce que, comme le dit Graham Saul, directeur de Climate Action Network Canada,

 » l’écart entre la sévérité et l’échelle du changement climatique et l’inadéquation des actions menés par les leaders politiques et institutionnels rend urgentes les actions des autres secteurs sociaux comme les communautés religieuses. » (11)

Mais aussi, selon l’un des auteurs, parce que l’engagement sur les questions climatiques est un processus plus affectif que raisonné (15), et que l’engagement de croyants dans la lutte contre le changement climatique qui se fait prioritairement au nom de la foi de chacun, peut donc être particulièrement efficace. Les bases théologiques de cet engagement sont néanmoins discutées. Nous avons en France des références de penseurs chrétiens contemporains de l’écologie politique, mais peu sur la relation homme-nature, sauf peut-être Jean Bastaire. Aux USA les catholiques se réfèrent souvent à Thomas Berry, un religieux qui présente la nature non comme une collection d’objets mais de sujets avec lesquels nous sommes appelés à être solidaires, qui considère la création comme une révélation de Dieu. Il a publié une « Nouvelle histoire » (1978). Pour Berry le changement climatique est le résultat d’une attitude autiste de l’Homme qui résulte d’une exagération de son isolation du reste de la nature. Sa position demeure largement discutée et minoritaire.

Chez les presbytériens le débat a été largement initié par Lynn White, un presbytérien spécialiste de l’histoire des technologies, qui a soutenu (1967) que la chrétienté avait mis en mouvement les forces qui avaient conduit aux problèmes environnementaux d’aujourd’hui. Cette thèse a été largement critiquée ensuite, et White, dont l’objectif était sans doute d’ouvrir le débat, a répondu qu’il était préférable d’avoir tort que d’être trop timide. (13)

L’action des Eglises et de leurs membres

Les actions menées sont de type « plaidoyer » qui tente d’influencer les décisions des gouvernements et les conclusions des colloques et conférences mondiales sur le climat, mais aussi de formation, ou des actions concrètes sur les modes de vie individuels ou collectifs. Les églises protestantes réformées pratiquent beaucoup le plaidoyer dans les instances nationales et internationales. Mais les églises de tendance conservatrice, principalement évangéliques, soutiennent au contraire les mouvements climato-sceptiques. Ceci est à moduler pour les pays du nord, par exemple John Houghton, un des spécialistes du GIEC, est évangéliste, et des organisations évangéliques comme World´s evangelical alliance ou World´s vision prennent en considération la question climatique. En revanche dans les pays du sud ces Eglises considèrent souvent le changement climatique comme la réalisation d’une prophétie contre laquelle il n’y a pas à lutter.

Les déclarations des Eglises abordent de façon plus ou moins précise les aspects politiques du sujet. Le débat a été difficile chez les presbytériens aux USA (13) : une première tentative de déclaration commune traitant de l’ensemble des politiques énergétique ayant été retoquée suite à des débats sur l’impact énergétique de la guerre en Iraq et aux faiblesses de la politique de Bush. Une déclaration plus nuancée, équilibrée entre critique de la guerre en Iraq et modifications personnelles du mode de vie, a finalement été adoptée en 2008 après huit ans de discussions ! Des actions plus concrètes ou locales sont également menées. Caritas international, pour les catholiques, place le changement climatique parmi ses sujets prioritaires et mène un projet auprès des réfugiés climatiques.

En Grande-Bretagne le réseau écologique chrétien (Christian ecology link, CEL) créé il y a 25 ans, compte une centaine de membres, et publie un journal bimensuel Green Christian. Des membres du réseau ont participé au réseau Villes en transition, et ont créé en 2009 Églises en transition. En Grande Bretagne toujours des musulmans ont créé un réseau actuellement nommé Sagesse et nature (Wisdom in nature). Ils sont moins d’une vingtaine, organisent un forum chaque mois, partagent de la nourriture, un jardin.

Le cas le plus avancé d’action de l’Eglise face au changement climatique, parmi les cas présentés, est certainement celui des iles Salomon dans le Pacifique (7). Ce territoire d’un millier d’iles, peuplé de 500 000 habitants, et de culture mélanésienne avec 92 % de la population affiliée à une Eglise chrétienne. Compte tenu de la dispersion du territoire, les Eglises assurent la cohérence communautaire et le développement économique. Le Bureau national de gestion des catastrophes a inclut les Eglises dans la gestion de ces catastrophes climatiques, mais surtout dans les politiques de prévention et d’adaptation comme les réserves alimentaires et les systèmes d’alerte. La formation est un élément de capacité à résister et s’adapter, et les adventistes dirigent des écoles parmi les meilleures des iles Salomon. Mais la présence des Eglises n’est pas un élément suffisant. Des villages disposant d’une seul Eglise et d’un bon niveau de formation résistent mieux aux catastrophes que des villages avec plusieurs Eglises et un plus bas niveau de formation comme le montre la réaction de deux villages un tremblement de terre sur l’ile de Ranongga en 2007. C’est ici le type d’organisation des Eglises qui a fait la différence.

L’importance de la formation et des outils de diffusion

Parmi les actions menées, la formation semble prendre une place importante. Les collaborateurs de Berry ont créé aux USA de nombreux centres de retraite ou d’étude. Par exemple la ferme de la Genèse de Blairstown au New Jersey fondée par sœur Miriam MacGilis, OP, en 1986. Cette ferme pratique l’agriculture bio, organise des sessions mi-séminaires mi-retraites traitant de bio régionalisme, vie soutenable, agriculture bio, spiritualité… Ce centre a transformé les pratiques des communautés religieuses qui y ont participé, adoptant des pratiques non carbonées. Une cinquantaine de sites ont été identifiés, surtout de congrégations religieuses féminines. L’université catholique DePaul (Chicago) a intégré la soutenabilité dans ses programmes, et construit ses nouveaux bâtiments selon les normes basse consommation. L’université jésuite Loyola (Chicago également) a comme objectif de devenir un campus zéro énergie. Elle dispose d’un magasin de vélos, construit des toits végétalisés, anime un marché local, un campus destiné aux retraites et à l’écologie avec un jardin bio.

Un réseau canadien (11) a élaboré un programme de formation d’inspiration religieuse sur la justice sociale et environnementale pour former des « ambassadeurs du climat », qui comprend:

  • Des éléments de communication
  • Comment prendre contact et influencer les décideurs
  • Agir en réseau, construire des alliances
  • Développer une spiritualité personnelle
  • Former d’autres formateurs

Ce programme a été réalisé à Toronto en 2012 et 2013.

L’alliance catholique pour le climat (Catholic coalition on climate change, CCCC, USA) a développé en 2011 un kit d’outils pour donner les moyens de répondre à la question climatique en termes de pensée sociale de l’église dans le cadre de l’héritage spécifique de chaque institution.

Les presbytériens développent des formations dans les paroisses, lors des réunions du dimanche, des weekends ends ou des groupes de discussion le soir. Ils avaient aussi préparé une méthode en trois étapes (13) :
– Nous calculons nos émissions carbone,
– Nous les réduisons à 4 T par personne en réduisant notre consommation d’énergie
– Nous essayons de réduire le reste à zéro par achat de compensations carbone.
Cette proposition a eu peu d’effet sinon une polémique sur la 3ème proposition, la compensation carbone, assimilée à une politique d’indulgences, alors qu’elle ne venait qu’en complément des deux premières.

Les limites de ces actions

Mais le résultat des plaidoyers auprès des conférences internationales est bien modeste, et les actions de terrain très limitées. Ceci tient sans doute à un manque de mobilisation cohérente des Eglises, et aussi à des moyens limités. Les responsables institutionnels, les responsables d’organisations, les responsables locaux ne tiennent pas toujours les mêmes discours, et ne s’engagent pas de la même façon.
Au Canada (11) 18 responsables d’ordres religieux ou de mouvements catholiques ont signé un appel inter religieux à agir sur le changement climatique (2011), mais aucun évêque ne l’a signé. Et alors que les responsables de trois églises évangéliques l’ont signé, la coordination des églises évangéliques du Canada ne l’a pas signé. On observe globalement une attitude différente des trois niveaux :

  • les organisations nationales (conseils d’évêques ou coordination de responsables d’Eglises protestantes par exemple), proches des gouvernements, sont prudentes et signent peu les appels à mobilisation sur ce sujet
  • Les organisations de type social ou des ordres religieux s’engagent plus fortement
  • Les responsables locaux, pasteurs ou curés, ont des positions très variées, s’engagent globalement peu, ou le font sur des actions très locales (bâtiments économes en énergie par exemple), ils sont souvent trop pris par leurs « obligations pastorales » (12).

Les moyens limitent également l’impact de ces engagements. On a vu que les congrégations religieuses étaient particulièrement impliquées aux USA, mais elles sont en déclin, passant de 181 000 membres en 1965 à 56 000 en 2011 (12).
Les permanents des services d’église sont peu nombreux et attachés prioritairement à d’autres missions. Ainsi dans la direction de la justice environnementale de l’église presbytérienne (USA) qui avait lancé un appel sur le climat, il n’y a plus personne en charge du climat, et ce sont les personnes en charge de la lutte contre la faim qui continuent sur le budget « lutte contre la faim » quelques travaux sur le sujet.

Conclusion

Finalement (19) les auteurs proposent de classer les religions et pays étudiés en quatre groupes, sans préjuger de ce qui se passe dans les autres pays/religions :

  • ceux qui font et disent peu de choses : au Canada les catholiques romains, les musulmans, les juifs; au Népal les bouddhistes; en Inde les hindouistes
  • Ceux qui commencent à s’engager : au Bhoutan les bouddhistes, aux USA les catholiques, au niveau mondial World´s vision (évangélistes)
  • Ceux qui s’opposent à une action vis à vis du climat : aux USA les évangélistes, en Côte d’Ivoire, au Ghana et au Guatemala les pentecôtistes
  • Enfin ceux qui ont du mal à décider de faire quelque chose ensemble : les musulmans en Indonésie, les presbytériens aux USA, les chrétiens et les musulmans en Grande-Bretagne.

L’ouvrage se conclue sur une sorte de plaidoyer pour l’engagement des religions sur la question climatique pour quatre raisons :
Les religions ont la possibilité de modifier la « vision du monde » de leurs membres et donc de les engager dans une action vis à vis du climat.
Les religions ont la capacité à développer des liens sociaux et des actions collectives. Elles disposent d’un capital social important (7).
Les religions peuvent toucher une population importante. Ceci est à moduler car certaines religions peuvent au contraire décourager à agir, comme les pentecôtistes, qui représentent 13 % des chrétiens, et sont en croissance rapide dans les pays du sud touchés par les conséquences du changement climatique.  Les organisations et institutions économiques des religions apparaissent comme des moyens potentiellement important pour agir et pour avoir une influence au niveau mondial.

Nous n’avons pas abordé tous les thèmes traités par cet ouvrage, en particulier celui de la relation entre le contexte culturel d’un pays et les religions présentes, qui peut faire basculer une population de croyants vers un engagement vis-à-vis du changement climatique ou vers un refus de toute action dans ce domaine. La situation peut être indécise, et le basculement important. Nous n’avons pas non plus repris les études sur les indouistes et les musulmans, plus limitées. Mais parmi les thèmes abordés, plusieurs peuvent enrichir la réflexion des Eglises européennes, française en particulier : l’importance d’une action cohérente aux différents niveaux, de la Conférence des évêques aux paroisses, la formation des membres des Eglises et l’engagement des institutions de formation, le rôle des congrégations, la relation avec des réseaux comme Villes en transition, l’impact des investissements des Eglises (dans les bâtiments ecclésiaux ou dans des fonds de participation financière).

Arnaud du Crest

Publicités

Une réflexion au sujet de « LIVRES RECENTS »

  1. Ping : L’interreligieux et le climat | Eglises & écologies (E&E)

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s