DOCUMENT – Du neuf dans de l’ancien ?

2017 LIvre CEF 2017

ça y est. Il est sorti ? Qui ? Le dernier opuscule de réflexion des évêques catholiques de France sur l’engagement social de nos communautés, et qui fait directement écho aux appels de l’encyclique Laudato si du pape François.

Ce texte, en fait, prend la suite d’un autre, écrit il y a … 35 ans, en 1982. La déclaration de l’époque « Pour de nouveaux modes de vie », avait été écrite dans un contexte de crise économique, de forte croissance du chômage, de la précarité et de la misère. La crise écologique n’y était pas encore très clairement évoquée mais elle se profilait déjà à l’horizon. Désormais avec la demande du pape François, les appels au changements urgents de nos modes de vie personnels et collectifs se font plus pressants.
« Le choix a été fait dans ce texte de s’adresser à l’ensemble des Français pour les interpeller sur leurs choix et leurs engagements. Ce texte n’est pas une analyse exhaustive des problèmes de notre société ou un programme politique. Son but est d’aider chacun à exercer son discernement dans une situation qui exige à la fois un regard lucide sur le monde et une volonté d’agir pour le bien commun. »
Un texte intéressant donc, attentif à dialoguer avec tous, sans diaboliser personne autour de sept thématiques. Il s’agit de penser les moyens de « mieux vivre le temps », « mieux consommer », « mieux utiliser l’argent », « mieux produire », « mieux habiter l’espace », « mieux répondre aux besoins sociaux », ‘mieux accueillir les migrants ». Et chaque chapitre fait un certain nombre de rappels nécessaires sur des avancées ou des résistances actuelles dans la société politique et civile françaises. Avec un appel final à participer activement au renouvellement des structures démocratiques en France.
Un document donc stimulant et qui pourra aider beaucoup de communautés à continuer à rester mobilisées, deux ans après Laudato si.
Mais.
Car, il y un mais, si le document assume un style qui veut être proche de celui du pape François, il manque quand même singulièrement de souffle.

A force de ne vouloir se fâcher avec personne, il y a des recommandations qui n’ont pas grande force de conviction. A force de vouloir s’adresser à tout le monde, qui va se l’approprier comme grille de lecture ? Quelle communauté paroissiale va se sentir concernée ?
Le titre du document, d’ailleurs, sous forme de questions, laisse planer un doute étrange sur la force de conviction de l’appel… Il faudrait aussi interroger ce « mieux » et ce « nouveau » qui reviennent sans cesse dans le document, qui invitent certes au changement, mais qui sont un langage de « ‘modes » qui ne font que passer, les unes après les autres.
Comment changer notre rapport à l’argent, par exemple, si on n’ose pas la franchise du pape argentin utilisant l’expression terrible de Cyprien de Carthage – l’argent ce « fumier du diable »- , pour dénoncer les ravages qu’il peut faire dans ses excès ? Comment rêver être des acteurs de dialogue dans des mondes en souffrance si on ne prend pas d’abord les moyens de regarder en face le « paradigme techno-économique » qui corrompt les coeurs et les systèmes, perpétuant la « globalisation de l’indifférence » ? A quoi bon vouloir dialoguer avec certains acteurs qui utilisent l’apparence du dialogue pour ne surtout rien changer aux inégalités en place, perpétuant la « culture du déchet » humain et écologique ? Cet « conversion écologique » là est clairement dénoncée dans l’encyclique du pape, qui n’y voit qu’une forme de corruption supplémentaire des esprits. Où est l’appel à assumer la dimension « contre-culturelle » d’un engagement au service du bien commun ?
Il me semble pourtant que l’appel au dialogue du pape François n’est qu’une étape du processus qu’il propose et dont le but ultime est d’abord la conversion, le changement profond des coeurs et des esprits. Un changement qui coûte à chacun en sortant de sa zone de confort, qui retourne les regards et qui renverse les puissances.
Ainsi, à force de paroles trop générales, nos invitations à « changer » peuvent ressembler à des inventaires à la Prévert : c’est joli, ça fait du bien… mais risque aussi fort de ne rien changer au bout du compte. On ne réveille pas les consciences seulement avec des questions, mais aussi avec des affirmations courageuses. On peut le faire aujourd’hui sans être idéologue ou utopiste, tout particulièrement en partant des expériences en cours dans les périphéries et les réseaux de la solidarité. Le document le fait un peu : pourquoi ne pas l’avoir fait bien davantage ? On peut le faire avec le courage de ceux qui refusent les processus de morts en privilégiant les processus de vie. On peut le faire en s’appuyant sur le témoignage d’hommes et de femmes engagés sur les fronts ici et ailleurs des combats essentiels de la dignité humaine et de la défense des biens communs..
Et pourquoi ne pas oser poser la question qui fâche : pourquoi, 35 ans après le premier appel, nos communautés chrétiennes sont-elles encore si peu mobilisées sur le sujet ? Si peu créatives ? Si peu appelantes sur ces questions ?
Et, enfin, – quelle déception – pourquoi, malgré l’appel inouï du pape François à changer notre rapport à la « Terre-mère », à la suite de François d’Assise, le document français, à quelques exceptions près, n’évoque quasiment pas la réalité et les urgences spécifiquement liées à l’écologie environnementale ?
Il manque ce fameux huitième chapitre qui fait si souvent défaut dans les documents français et qui pourtant correspond à ce huitième chantier de la miséricorde comme l’a proposé le pape François lui-même : « mieux vivre avec sa Terre », dans le grand mystère des écosystèmes, de la communauté de destin avec les autres espèces, dans le respect des cultures indigènes ou locales, dans l’attention aux biens communs et à la bonne gestion des ressources naturelles et de la biodiversité végétale, animale, humaine.
Faut-il attendre 35 autres années pour y arriver ? Enfin ?
DL

 

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2 réflexions au sujet de « DOCUMENT – Du neuf dans de l’ancien ? »

  1. nos communautés ecclésiales qui sont en France semblent avoir quelque difficulté à intégrer à leur représentation du monde l’ensemble des dimensions de ce qui fait nos vies de femme / homme d’aujourd’hui.
    Intellectuellement elles ont fait un énorme effort pour investir le champ de la bio éthique. Au détriment d’un travail de même ampleur pour penser la dimension socio-économique de nos vies. En ce domaine, quels sont les textes de la conférence épiscopale dont nous nous souvenons, depuis l’affirmation de la vocation de notre Eglise à être signe de salut parmi les hommes ? (rapport Coffy – 1971…) Et combien de fois nous a-t-on suggéré, en chaire, d’aller défiler pour de telles préoccupations ?
    L’axe dominant de la bio-éthique qui semble occuper l’essentiel du pensable ecclésial aujourd’hui privilégie une relation verticale de l’homme à son Dieu- parce qu’il renvoit très souvent à une anthropologie articulée sur une compréhension « chosifiante » du concept de « loi naturelle » hérité de nos pères . En osmose avec le processus d’individualisation induit par l’affirmation de Descartes : « Je pense – Je suis ». Et qu’il vient apporter une certaine forme de réponse à la première question que YHWH adresse à l’Adam: « où es tu? »
    A nous aujourd’hui de nous ouvrir à la deuxième question, qui suit, peu après, dans le texte biblique: « qu’as-tu fait de ton frère? » – Car nous actualisons dans les sphères marchandes et financières, des situations de péchés structurels héritées elles aussi de nos pères (l’économie nomade qui fait système). Et cela fait aujourd’hui de nous des Caïn vis à vis de nos frères et soeurs en humanité. Que nous le voulions ou non.
    Nous sommes appelés à tenir ensemble les deux questionnements. C’est ainsi que nous pourrons, modestement, inscrire la réception de ce qui nous est donné dans une démarche d’oblation eucharistique : en partageant avec nos frères le soin de notre maison commune. Et ce faisant que nous contribuerons à notre mesure à faire de nos communautés les « liturges de la création » (cf. M-M Egger – La terre comme soi-même)

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