AGRICULTEUR – A l’Ouest, pas grand chose de nouveau

2016 Agriculteur bretonJe l’avais annoncé hier. Et c’est donc chose faite: les évêques de l’Ouest de la France ont pris le temps, au terme de leur session à Créhen (Côtes-d’Armor), de publier une déclaration sur la crise agricole qui touche la région.

En voici le texte. Avec quelques questions personnelles (en vert) pour poursuivre la réflexion…

Il nous est impossible de vivre sans nourriture ! Les agriculteurs qui la produisent ont un métier particulièrement noble. Ils méritent la reconnaissance et la considération de toute la société. Nous rencontrons souvent des agriculteurs. Ils cultivent le sol, travaillent avec le vivant, animal ou végétal. Nous sommes témoins de leur passion pour leur métier et de leurs réflexions pour mieux faire, mais aussi de leurs inquiétudes et de leurs souffrances, voire de leur colère. Pour certains, l’avenir semble bouché. Avec notre foi en Dieu, Père et Créateur, nous sommes convaincus que les hommes ont la mission de faire fructifier la création de manière raisonnable et audacieuse.

E&E : « Raisonnable et audacieuse » ? Une belle expression mais qui peut justifier tout et son contraire. On comprend que les évêques, qui ont une mission de serviteurs de la communion, ne défendront pas clairement un modèle contre un autre. Par ailleurs, la référence théologique au Dieu « Père et Créateur » laisse songeur : encore un effort, s’il vous plait, pour une approche un peu plus trinitaire de notre rapport au monde. Relire « Dieu dans la Création », de Jürgen Moltmann peut y aider…

Réunis pour réfléchir sur l’écologie, conscients qu’il est nécessaire de rechercher les enchaînements économiques adéquats dans la chaîne agro-alimentaire et la grande distribution, nous attirons l’attention sur les points suivants :

Les agriculteurs et leur famille ont le droit de vivre de leur travail. Dans la préoccupation trop exclusive de la productivité, on oublie souvent le bien prioritaire des familles. Il est temps d’oser penser un système économique, régional, national, européen et international, qui garantisse aux agriculteurs la possibilité de produire et de vendre leurs productions selon un juste prix. Travailler dans l’inquiétude en attendant l’octroi de subventions n’est pas satisfaisant.

E&E : Et donc, on fait comment ? Quel est le processus qui peut pousser à cette évolution ? Car si le « système » doit être modifié, ce serait bien de commencer quelque part. Sur le plan local et régional, par exemple. Intéressant de noter que le texte dénonce – à demi-mots- une agriculture sous perfusion de subventions. Comment peut-on pousser ce modèle agricole au sevrage ?

Les agriculteurs ont le droit de choisir le modèle d’agriculture qu’ils souhaitent, pourvu qu’elle soit respectueuse de notre planète destinée à nourrir durablement toute l’humanité. Ils ont un savoir-faire qui mérite d’être partagé et écouté. Ils ont besoin d’être accompagnés sans que leur soit imposé un modèle unique. Le seul modèle qui vaille est celui qui favorise le vrai bonheur, les relations humaines authentiques, ainsi qu’une juste relation à la nature dont les riches potentialités sont complexes. C’est pourquoi recherche et agriculture ont vocation à œuvrer main dans la main pour une écologie pratique digne de notre planète.

E & E : Une agriculture qui vise le bonheur ! Un bel idéal. Mais est-ce que les seuls acteurs de cette quête sont ceux qui dialoguent entre « recherche et agriculture ». De qui parle t-on fait ? N’y a t-il pas là encore cette ancienne fascination du progrès technologique, pensé comme progrès spirituel ? Par ailleurs, c’est quoi une « écologie pratique digne de notre planète » ? On peut m’expliquer ?

La qualité de la production de nos agriculteurs n’est plus à démontrer. Ils sont appelés à travailler ensemble selon les filières de production. Il est urgent de dialoguer pour favoriser ces regroupements qui permettront une meilleure vente à l’échelle européenne et au-delà. Pour cela, une harmonisation des coûts de production est nécessaire. C’est une question de justice !

E&E : eh bien, si justement, la qualité de production est à démontrer, alors que le modèle intensif pousse à la dégradation des conditions de travail et de production. Le regroupement d’agriculteurs est sans doute une bonne piste, mais selon quel modèle ? L’agriculture exportatrice en Europe « et au-delà » est-elle vraiment la seule perspective, alors que la mondialisation marchande perturbe tant de marchés vivriers locaux ? Elle est où la justice, dans ce cas ? Et côté empreinte carbone, économies locales, changement de modèles de distribution : pourquoi ne sont-ils pas évoqués ? Il est vrai aussi qu’à l’Ouest, la grande distribution est aussi en position de force.

Les agriculteurs sont invités à retrouver les solidarités qui les unissent les uns aux autres pour éviter les isolements parfois dramatiques, et pour renforcer les mutualisations qui sont indispensables. C’est une question de survie !

E&E : et on commence par quoi ?

Nous invitons tous les décideurs à mettre en œuvre « une croissance par la sobriété heureuse », selon le mot du pape François. Respecter la nature et respecter l’humain sont liés, insiste le Pape. C’est pourquoi l’engagement écologique passe par le respect des agriculteurs afin qu’aucun d’entre eux ne se sente plus jamais parmi « les esclaves des temps modernes » sacrifiés à l’idole de la productivité débridée alimentée par une concurrence internationale aveugle.

E&E : L’oxymore du pape François méritait sûrement davantage. Bien sûr, le mot « croissance » rassure le monde économique traditionnel et fait passer la « sobriété heureuse » en bruit de fond. Alors que la pointe du propos est bien là. Les « esclaves » dont parlent les évêques sont prisonniers d’un système basé sur une croissance productiviste qui rompt les équilibres fondamentaux, écologiques, sociaux, économiques, culturels. Tout l’inverse de l’écologie intégrale du pape François. Le texte des évêques ne reprend pas son analyse du chapitre 4 de l’encyclique Laudato si, dénonçant bien plus nettement l’emballement des systèmes scientifiques et économiques contemporains qui créent ces esclavages modernes.
Au final, on peut dire que le texte a le mérite d’exister et témoigne de l’accompagnement réel de nos évêques du monde agricole de l’Ouest. Mais on sent bien que s’ils sont prompts à dénoncer le « système », ils sont plus timorés dans la proposition de modèles concrets, « d’alternatives créatives » dirait le pape François, qui permettrait d’agir dans le réel et non pas un idéal lointain de justice et de bonheur, souvent très nominaliste. Les évêques du monde rural avaient déjà appelé, en 2001, à une « autre agriculture » mêlant respect de l’agriculteur, de son travail, de ses animaux, de sa terre. Quinze après, a t-on progressé ?
On constate aussi que dans la description de la crise agricole, la dimension environnementale est réduite à sa portion congrue, voire utilitariste (la Création comme un arbre à faire fructifier). Aucun rappel de la crise de l’eau, des nitrates, des algues vertes, des suicides d’agriculteurs, des scandales sanitaires liés aux pesticides, de l’influence des syndicats dominants productivistes, de la collusion des coopératives avec le monde marchand. L’agriculture biologique n’est même pas nommée, alors qu’elle est un des acteurs du renouveau du modèle dominant. Et on ne parle même pas de la crise climatique ou de la COP21. Une impression au final un peu « hors sol » pour un texte qui ne parle pas une seule fois de la « terre ». Un comble, non ?

Fait le 9 février 2016

Mgr Pierre d’Ornellas, archevêque de Rennes, Dol et Saint-Malo / Mgr Emmanuel Delmas, évêque d’Angers / Mgr Thierry Scherrer, évêque de Laval / Mgr Yves Le Saux, évêque du Mans / Mgr Alain Castet, évêque de Luçon / Mgr Jean-Paul James, évêque de Nantes / Mgr Laurent Dognin, évêque de Quimper et Léon / Mgr Denis Moutel, évêque de Saint-Brieuc et Tréguier / Mgr Raymond Centène, évêque de Vannes / Mgr Nicolas Souchu, évêque auxiliaire de Rennes

 

DL

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9 réflexions au sujet de « AGRICULTEUR – A l’Ouest, pas grand chose de nouveau »

  1. Merci Dominique pour ce commentaire précis et vigoureux…A quand en effet l’audace, chez nos évêques, de nommer les pistes concrètes qui permettront à l’élevage français de sortir de l’ornière?

  2. bon, je veux bien que les évêques cherchent à être serviteurs de communion, mais à la relecture je trouve ce texte plutôt clivant : il laisse de côté tout un pan de l’agriculture (et ceux qui la pratiquent), à savoir celle qui humblement cherche à réinventer un modèle respectueux de la Création qui nous a été confiée.
    Toute l’encyclique pourtant résonne des mises en garde contre un modèle productiviste qui ne nourrit pas la planète -contrairement aux affirmations de la FNSEA ou d’autres-, mais qui asservit au contraire ceux qui le pratiquent ici et plonge dans la misère les petits agriculteurs des pays que nous appelons pudiquement « en développement ».
    Parlons des tourteaux de soja pour la production desquels on déforeste allègrement en Amérique Latine pour nourrir les bestiaux occidentaux et produire toujours plus; parlons du projet de TAFTA qui s’il était signé -Dieu nous en garde!- permettrait aux grands groupes industriels d’attaquer des Etats qui souhaitent protéger leur population… la liste des sujets de ce type serait trop longue à énumérer ici
    Pères Evêques, ne pas dénoncer ressemble quelquefois à un consentement.
    Je ne parle pas de juger les personnes qui, prises dans des contraintes économiques terrifiantes cherchent le plus souvent simplement à survivre.
    Je parle de notre responsabilité à tous, qui consiste à promouvoir, par nos achats et nos choix au quotidien des modèles respectueux de la planète que Dieu nous a confiée, et des humains qui l’habitent.
    Il ne me semble pas que dans l’Evangile on trouve ce genre de prudence, mais bien plutôt des appels à la cohérence qui, en effet, peuvent mener loin…
    Alors, s’il vous plaît, un peu de courage; au lieu de vouloir ménager la chèvre et le chou, et de risquer de faire le jeu des puissants, une fois de plus, allez donc à la rencontre de ceux et celles qui cherchent honnêtement à promouvoir d’autres modèles, favorisez les lieux de dialogue, de soutien à ceux qui cherchent à changer de modèle, et acceptez de dénoncer ce qui, dans le modèle dominant actuel, est tout à fait nocif pour l’avenir de nos enfants.

  3. Merci pour les textes du site qui est très instructif.
    J’apprécie que des evêques se sentent proches des agri…. mais je trouve sincèrement la déclaration assez peu légère pour des évêques qui affirment rencontrer souvent les agriculteurs….
    – sont-ils allés leur parler, voir leur femme, leur ferme, leurs enfants, leurs parents…. et comprendre vraiment le fond du fond du problème qui ne date pas d’aujourd’hui…..
    désertification, solitude, mal être, suicide….. ça les ronge. On est perplexe. Le monde rural n’est pas écouté…. et il est même raillé ……. voir l’édito du monde du 10-02-16……très instructif (on propose qu’ils construisent des usines pour congeler la viande)…..!!!!!

    Pourtant reconnaissons que nos agriculteurs sont les gardiens d’une belle campagne française aimé du monde entier jalousé par certains pays avec des champs bien cultivés, des près en herbe….des forets bien entretenues.c’est grâce à leurs impôts que les routes de campagnes sont entretenues conseil général.
    S’il y a moins d’agriculteurs il y aura moins d’argent et les routes de campagne se dégradent déjà à vue d’oeil…. Mais où va-t-on ?

    Pourquoi chers évêques n’expliquez vous pas que la nature a besoin de l’homme pour se développer; pourquoi nous ne laissons pas le blé se reproduire tout seul d’une année sur l’autre …..qu’il faut 2/3 ans pour avoir une vache qui donne du bon lait….

    Ce sont bien des moines, des hommes de Dieu qui ont créé l’agriculture….et surtout dîtes bien que travailler avec le VIVANT c’est long, coûteux et très, très exigeant si on respecte l’animal, si on veille à sa vie, sa santé, sa croissance, son bien-être….

    Sinon nous n’aurons plus que des fermes industrielles où les animaux sont considérés comme des objets et sont dépressifs et la viande contient alors des toxiques…. etc…. je ne sais pas bien le dire mais d’autres surtout des évêques ruraux et mêmes citadins peuvent trouver les bons mots et être les bons ambassadeurs des cultivateurs de France. Dire que ce patrimoine n’a pas de prix et que les fonds de pension américains qui se jettent sur les terre vont tous faire casser.

    A vous maintenant ! Il y a urgence pour aider nos agris jeunes et moins jeunes, qui vont monter à Paris pour le SALON DE L AGRICULTURE tout bientôt. allez les voir sur place, les prof, les écoles d’agri….(souvent catho !!!) et vous comprendrez mieux. Il faut militer pour eux et avec eux vite et vite…. MERCI

  4. Merci beaucoup pour ces commentaires qu’une lecture sincère de Laudato si me parait aussi appeler. J’aurais aimé toutefois, dans l’esprit de Saint-François d’Assise, un petit mot pour ces pauvres animaux entassés dans des usines et dont les conditions de vie sont la misère la plus désespérante. Les porcs ne sont pas que « de la viande », ce sont aussi des animaux intelligents et sociaux, avec chacun une personnalité propre, capable de souffrance comme d’amour. Osons jeter un regard chrétien sur eux.

  5. La frilosité de beaucoup de nos évêques est consternante, on a l’impression que la morale n’est que sexuelle, détruire et piller la terre seraient-ils secondaire ?
    Espérons que Laudato si les fera changer d’état d’esprit, et les emmènera à plus d’audace pour combattre le système qui nous mène à la catastrophe.
    Michel

  6. ce qui me choque le plus, c’est l’expression « croissance par la sobriété heureuse » qui n’existe pas dans l’encyclique Laudato si’, et qui est d’une ambiguïté trompeuse. Sobriété heureuse apparaît deux fois dans l’encyclique, dans des passages dédiés à la croissance spirituelle. Quant à la croissance économique, le pape la met sérieusement en question, et nous suggère la voie de la décroissance. Alors que veulent dire les évêques ? S’agit il d’un détournement conscient du texte du pape ?
    Je ne développe pas le reste, bien mis en évidence par Dominique, mais je soulignerais comme lui l’absence de référence à l’agriculture bio, qui permet à ceux qui la pratiquent d’avoir une réelle rentabilité économique même actuellement, et d’employer plus de main d’œuvre. On pourrait aussi évoquer la permaculture ?
    Quant à espérer qu’en se regroupant les agriculteurs pourront mieux vendre au delà des frontières européennes, c’est à la fois ignorer que depuis plus d’un siècle les agriculteurs ont construit des outils de commercialisation (avec l’appui de l’Église souvent, cf. la coopérative de Landerneau, la CANA – devenue Terrena…), certains très efficaces, et que la mondialisation est une des causes de la crise, pas la solution !

  7. ce qui me choque le plus, c’est l’expression « croissance par la sobriété heureuse » qui n’existe pas dans l’encyclique Laudato si’, et qui est d’une ambiguïté trompeuse. Sobriété heureuse apparaît deux fois dans l’encyclique, dans des passages dédiés à la croissance spirituelle. Quant à la croissance économique, le pape la met sérieusement en question, et nous suggère la voie de la décroissance. Alors que veulent dire les évêques ? S’agit il d’un détournement conscient du texte du pape ?
    Je ne développe pas le reste, bien mis en évidence par Dominique, mais je soulignerais comme lui l’absence de référence à l’agriculture bio, qui permet à ceux qui la pratiquent d’avoir une réelle rentabilité économique même actuellement, et d’employer plus de main d’œuvre. On pourrait aussi évoquer la permaculture ?
    Quant à espérer qu’en se regroupant les agriculteurs pourront mieux vendre au delà des frontières européennes, c’est à la fois ignorer que depuis plus d’un siècle les agriculteurs ont construit des outils de commercialisation (avec l’appui de l’Église souvent, cf. la coopérative de Landerneau, la CANA – devenue Terrena…), certains très efficaces, et que la mondialisation est une des causes de la crise, pas la solution !

  8. Nos braves évêques sont formatés au consensus mou dicté par les gourous de l’économie néolibérale en vogue depuis Adam Smith. Il serait intéressant de comparer le pouvoir de la croyance en cette économie pseudo scientifique avec d’autres croyances plus spirituelles mais finalement aujourd’hui bien impuissantes pour endiguer le flot des envies de consommer des peuples du monde.
    Il faudrait néanmoins relire l’histoire des migrations végétales depuis C. Colomb pour voir (à travers l’exemple de l’hévéa ou du muscadier) que la volonté dominatrice des hommes sur les autres hommes et sur la création toute entière est bien enracinée dans la mentalité occidentale.
    Ce qui change aujourd’hui, c’est l’accélération permise par l’énergie quasi gratuite et les technologies de l’information qui réduisent à néant le temps et l’espace.
    Contester les échanges économiques (particulièrement destructivistes, j’en conviens) c’est remettre en cause la suppression des frontières. Or, l’Europe est au main des financiers qui n’entendent pas cette remarque. Le chaos viendra sans doute des conséquences non maitrisées des échanges qui remontent bien loin dans l’histoire …
    L’effondrement d’une partie des systèmes de production agricole là-dedans n’est qu’un épiphénomène, même s’il est aux avant-postes, vu qu’il en va de la couverture d’un besoin essentiel à savoir notre nourriture.

  9. et nous attendons un évêque PARISIEN lundi au SALON DE L AGRICULTURE = LES URBAINS solidaires des RURAUX…… L’agriculture est à la base de la nourriture saine et qui ne rend pas malades, le respect des plantes, le travail avec les plantes pour nourrir et soigner …. la méditation dans la nature apporte paix, ressourcement, joie…. allez reveillez vous….. ! laissez vos dossiers et venez les ptits parisiens…. très très important !

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