RENCONTRE – Quand le Figaro devient « Limite »…

2015 Revue LimiteLe journal Figaro est venu à la rencontre de la revue « Limite » lancée par quelques amis, dont Gaultier Bès. Extraits de l’entretien

Où il est même question de l’aventure des Cahiers de Saint Lambert !


Gaultier Bès, 26 ans, professeur agrégé de lettres modernes, auteur de «Nos Limites: pour une écologie intégrale» (Le Centurion, 2014, avec Axel Rokvam et Marianne Durano). Il s’occupe également de la revue Limite dédiée à l’écologie intégrale. / PROPOS RECUEILLIS PAR ALEXANDRE DEVECCHIO @AlexDevecchio

Votre nouvelle revue Limite se revendique de «l’écologie intégrale». Que recouvrent ces deux notions?

Je dirais très simplement pour commencer que l’écologie, c’est l’amour de la vie! Et que l’écologie intégrale, c’est l’écologie bien comprise, c’est-à-dire une manière d’appréhender l’écologie qui ne néglige, n’oublie, n’exclut aucune de ses dimensions fondatrices. C’est l’écrivain-voyageur Falk van Gaver, contributeur et conseiller de la rédaction de Limite, qui a employé le premier cette expression il y a une dizaine d’années. L’écologie intégrale commence par l’émerveillement devant une beauté qui nous dépasse, et se poursuit en une lutte acharnée contre tout ce qui la défigure!

Étymologiquement, l’écologie, c’est la pensée, le discours sur la maison, le foyer ; tandis que l’économie en est la gestion, l’administration. Le mot a été forgé en 1866 par le biologiste allemand Ernst Haeckel qui l’a définie comme la science des interactions et des conditions d’existence. Toute écologie se doit par conséquent d’intégrer toutes les réalités naturelles, sans exclusive ni hiérarchie. Elle postule l’unité, la solidarité, du vivant. Comme l’explique le biologiste Jean-Marie Pelt, la nature est un magnifique et très dense réseau d’interdépendances. Depuis les grandes révolutions industrielles, la vie humaine a beau s’être beaucoup artificialisée, l’humanité a toujours un besoin vital d’une terre vivante, d’une eau et d’un air purs. La destruction des abeilles par les pesticides, la destruction des sols par l’agriculture intensive, la pollution des océans, l’accélération des changements climatiques, pour nous autres humains, c’est du suicide!

Mais l’écologie n’est pas seulement une question environnementale, technique, scientifique, de fonte des glaces, de désertification, d’extinctions d’espèces animales, ou d’énergies renouvelables… C’est aussi, inséparablement, une question sociale, morale, économique, politique, philosophique.

Question sociale, d’abord, parce que les pauvres sont à la fois les premières victimes des catastrophes écologiques et, bien souvent, les plus inventifs praticiens de la sobriété heureuse, comme le montre l’universitaire barcelonais Joan Martinez Alier dans L’Ecologisme des pauvres. Question morale, ensuite, parce que c’est de notre orgueil, de notre démesure, que viennent ces déséquilibres, et que la nécessaire conversion écologique se fera, non par des lois ou des taxes, mais par des actes et des choix faits librement, en conscience. Question économique, évidemment: nous pensons qu’il faut opposer à une globalisation industrielle et financière fondée sur le culte de la croissance à tout prix une relocalisation de notre système de production et de consommation qui soit économe, respectueuse des ressources humaines et naturelles. Question politique, aussi, parce que la réponse à des drames comme celui des réfugiés climatiques ne peut être que collective, concertée. Question philosophique, enfin, parce que face aux grandes mutations environnementales et bioéthiques (eugénisme, transhumanisme, néo-malthusianisme, etc.), nous devons renoncer à certaines idoles tenaces, à commencer par la superstition d’un Progrès linéaire, et penser à nouveaux frais la question de notre place dans la nature.

Vaste programme, dirait l’autre! Approche transversale et synthétique, en tous cas, que nos pages politiques, sociales, et culturelles, en plus du dossier dont j’ai la charge, et du site animé par Camille Dalmas, vont tâcher d’éclaircir de trimestre en trimestre!

En quoi cette revue se distingue-t-elle des autres revues écolo?

Avant tout, je voudrais dire notre dette envers des revues comme Silence, L’Ecologiste, Kaizen, La Décroissance, Le Monde Diplo, ou encore Fakir, qui nourrissent notre propre réflexion écologique.

Cependant, surtout dans les circonstances actuelles, la ligne que nous voulons porter dans le débat public me semble assez originale, voire inédite. Qui aujourd’hui dénonce avec la même force la GPA, les OGM et le TAFTA? L’acronyme en soi est louche: derrière l’aspect institutionnel des lettres figées, on oublie qu’il y a la loi du plus fort (c’est-à-dire du plus riche), des prédateurs et des victimes. Qu’il s’agisse de la femme qui loue son corps, de l’enfant qu’on arrache à celle qui l’a porté, du petit paysan soumis à Monsanto, du consommateur empoisonné, du travailleur précarisé ou du pays pauvre qu’un tribunal d’arbitrage condamne au profit d’une multinationale, c’est une même atteinte à la dignité humaine que porte l’alliance objective de la machine et du marché. Ce double impérialisme, Limite veut le combattre partout où il impose sa loi d’airain.

Par ailleurs, face à la frénésie productiviste et consumériste, nous faisons résolument le choix de la décroissance, qui n’est qu’un des noms de la sobriété heureuse chère à Pierre Rabhi. Ce que nous voulons montrer, c’est que le «croissantisme» est un fanatisme qui sacrifie les plus fragiles, et que, loin d’être un dénuement résigné, une récession subie, la simplification volontaire de nos modes de vie est à la fois une nécessité environnementale et une source d’harmonie sociale et morale. Comme l’explique Mahaut Herrmann dans le premier numéro: au système actuel de pillage, qui cause tant de misère, de frustration, et de précarité, il faut substituer un système de partage, une «économie circulaire» qui favorise une meilleure répartition des ressources et des richesses.

Enfin, Limite est une revue d’«écologie intégrale», c’est-à-dire que nous nous intéresserons à tout ce qui touche (à) la vie: la question de la famille, de la technique, du sexe, de l’argent, de l’identité, des migrations, de l’agriculture, de la langue, de l’histoire, de l’éducation, etc. Et que sur ces questions, nous aurons une approche pratique (comment concrètement, au quotidien, mieux respecter la «maison commune»?), mais aussi spirituelle, culturelle et philosophique. Avec des contributeurs comme Fabrice Hadjadj, Olivier Rey, Paul Colrat, Fabien Revol ou Marianne Durano (et d’autres à découvrir, bientôt), il devrait y avoir du grain à moudre!

Le pape François emploie l’expression d’«écologie intégrale» et prône «une certaine forme de décroissance» dans son encyclique Laudato Si. Quel est votre rapport au christianisme?

Limite est une revue d’inspiration chrétienne, fondée par de jeunes laïcs indépendamment de toute autorité religieuse, et qui publie des contributeurs de tous horizons. Cela, dans un souci d’ouverture aux «périphéries», comme dirait François.

Nous nous plaçons d’ailleurs dans le double sillage d’Immédiatement (Sébastien Lapaque, Luc Richard, Falk van Gaver…) et des Cahiers de Saint-Lambert (tenus par Dominique Lang et Fabrice Nicolino, de Charlie Hebdo), qui ont cessé de paraître, mais qui ont œuvré bien avant nous à la rencontre du christianisme et de l’écologie radicale. Nous devons beaucoup aussi au travail de Patrice de Plunkett, qui grâce à son site a suscité l’éveil d’une génération de «chrétiens indignés», qui lancent des passerelles avec les milieux zadistes et altermondialistes.

Pour préciser notre projet, je dirais que nous voulons tenter de faire la synthèse entre plusieurs traditions ou sensibilités chrétiennes: le christianisme «social» (auquel Paul Piccarreta, directeur de la revue, consacre un dossier dans notre premier numéro, avec entre autres un bel hommage à Madeleine Delbrêl) ; les mouvements attachés à la défense de la vie et de la famille ; l’écologie franciscaine d’Hélène et Jean Bastaire (dont notre contributeur Fabien Revol est l’héritier direct) ; mais aussi un certain anarchisme évangélique, illustré par des auteurs comme Proudhon, Péguy, Simone Weil, Lanza del Vasto, Dorothy Day, ou encore Ivan Illich.

Bref, nous sommes de la «génération pape François»! Mais si notre ancrage est chrétien, nos influences sont multiples.

Vous vous revendiquez de l’«anarchisme conservateur». Concrètement, êtes-vous de droite ou de gauche?

Dans l’édito de la rédaction, nous définissons cet «anarchisme conservateur» comme le choix d’une sobriété inaliénable, indépendante de toute puissance temporelle, mais respectueuse des limites, et soucieuse de conserver «aussi bien notre dignité que notre planète». Nous voulons tenter de briser certaines des idoles les plus indéboulonnables de notre temps, à travers une triple opposition.

Opposition à l’État sacralisé, d’abord, qu’il se manifeste sous la forme du «plus froid des monstres froids» qui ment en prétendant incarner le peuple (Nietzsche), ou sous celle, sans doute plus contemporaine, d’un despotisme «absolu, détaillé, régulier, prévoyant et doux» qui «dérobe peu à peu chaque citoyen jusqu’à l’usage de lui-même» (Tocqueville). C’est ce dernier que dénonce Philip Blond, promoteur de la «Big Society» contre «Big Brother», dans son passionnant entretien avec Eugénie Bastié.

Opposition à la religion de la Technique, au «système technicien» dénoncé par Ellul, qui conduit à une manipulation de plus en plus profonde du vivant, jusqu’aux projets transhumanistes des magnats (maniaques?) de la Silicon Valley qui prétendent «transcender nos limites biologiques actuelles» pour produire un cyborg, mi-homme mi-robot (cf. la Déclaration Transhumaniste de 2002).

Opposition, enfin, au marché sans loi, à la marchandisation de tout ce qui était libre et gratuit, désormais objet d’un commerce, d’une négociation. Quand tout devient source d’échange et de profit, quand tout ce qu’il y a de plus beau et de plus sacré – le temps, la foi, l’eau, l’amour, le plaisir, la famille… – se retrouve plongé «dans les eaux glacées du calcul égoïste» (Marx), quand la Bourse elle-même est devenue la vie, il est temps de retrouver une certaine «décence commune» en chassant les marchands du temple.

Quant à ces catégories, construites historiquement, et dont l’humanité s’est très bien passé pendant des siècles – «la droite», «la gauche» -, il faut cesser de les absolutiser. De fait, elles nous semblent rendues largement caduques, inopérantes, par la marche du monde, et ne nous intéressent guère. D’autant que nos parcours personnels et idéologiques sont assez variés, et que ce n’est pas ce genre de positionnement qui nous rassemble. Cette partition binaire n’éclaire en effet en rien la complexité des enjeux politiques décisifs: l’acceptation ou le rejet des limites, le sens et la définition de la vie humaine, la production et la répartition durables des richesses, la construction européenne, la préservation des espaces naturels, l’éducation, le rapport à la technique, etc.

Sur ces diverses questions, impossible de distinguer deux camps homogènes. Et puis nous n’avons pas l’esprit partisan. Des auteurs comme Thoreau, Chesterton, Orwell, Camus, ou Bernanos, nous invitent justement à ne pas nous laisser enfermer dans quelque camp ou chapelle que ce soit. Par ailleurs, nous sommes une revue de «combat culturel», c’est-à-dire que nous voulons faire émerger de nouvelles idées, susciter des rencontres, fédérer, en nous affranchissant de tout sectarisme. Ainsi, nous pensons que sur la question des techniques de reproduction artificielle, des gens a priori aussi différents que les militants de la manif pour tous, les féministes du CORP (Marie-Jo Bonnet, Sylviane Agacinski, ou encore Alice Ferney) ou les anarchistes néo-luddistes de Pièces et main d’œuvre ont plus en commun qu’ils ne croient et gagneraient à travailler ensemble. J’en veux pour preuve le fait que le meilleur livre écrit sur cette question est La Reproduction artificielle de l’humain d’Alexis Escudero, publié en 2014 dans une maison d’édition libertaire, Le monde à l’envers. De fait, quand le Comité invisible, en faisant l’éloge du «mouvement des places», écrit: «Ce qui est en jeu dans les insurrections contemporaines, c’est la question de savoir ce qu’est une forme désirable de la vie, et non la nature des institutions qui la surplombent» (A nos amis, La Fabrique éditions, 2014), comment le veilleur que je suis («ultraconservateur» selon Libé…) n’approuverait-il pas? Et au fond, je crois qu’effectivement, nous serions bien étonnés de nous trouver si proches…

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Une réflexion au sujet de « RENCONTRE – Quand le Figaro devient « Limite »… »

  1. Si vous vous posez des questions sur la gouvernance de ce monde, sur l’évolution de notre société. Si vous vous sentez atypique, voir marginal, pas loin d’être anarchiste, si vous avez l’esprit critique, que le conformisme vous fait peur, que votre liberté vous garde de l’esprit de chapelle, de tout sectarisme, alors cette revue est faite pour vous. Elle encourage une certaine décroissance face aux limites de notre terre. Elle a un avantage par rapport au journal du même nom, que j’apprécie par ailleurs, ses auteurs pratiquent la bienveillance, et ne critiquent pas toutes les initiatives, qui ne vont pas dans le sens d’une décroissance radicale.
    J’espère qu’elle séduira un grand nombre de personnes.
    Michel

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