ENCYCLIQUE – Réactions et analyses (5)

2015 NantesJe ne peux que conseiller de lire le prochain numéro du PELERIN où nous proposons une analyse de l’encyclique par de nombreux regards différents. Parmi d’autres réactions reçues de mon côté, je partage ici celle de l’ami nantais Loïc Lainé (à droite sur la photo)

Laudato si’, une première lecture…

 Quelques brèves remarques suite à une première lecture rapide de Laudato si’, dont je ressors avec un heureux étonnement.

1) Je suis d’abord frappé par les choix faits dès l’introduction, qui tranchent avec les quelques textes disponibles jusqu’à présent sur le sujet. Là où ses prédécesseur démarraient soit sur la situation du monde, soit sur une référence à la théologie de la création et à la Genèse, François cite d’entrée de jeu François d’Assise et le cantique des créatures, en parlant de la terre comme une « maison commune« , et surtout comme une « soeur » et une « mère » (n° 1). Au n° 2, il situe la terre « parmi les pauvres » et rappelle que « notre propre corps est constitué d’éléments de la planète« . Le changement de perspective est frappant, avec des références implicites, qui ne peuvent être forfuites, à la réflexion des théologiens sud-américains en dialogue avec les peuples amérindiens : Terre-mère, option préférentielle pour les pauvres élargie à la création,…

2) Au chapitre 2, consacré à l’enracinement scripturaire de sa pensée, je suis également frappé des références bibliques utilisées : Gn 1, 2 et 3, bien sûr, mais aussi très vite des références moins habituelles, d’une part pour réfuter le vision de la domination de l’homme en soulignant que la propriété de la terre n’est pas donnée à l’homme, mais reste à Dieu (Ps 24, Dt 10, Lv 25), d’autre part en soulignant le souci de la législation biblique pour les relations avec les autres êtres vivants (Ps 148, Dt 22, Ex 23…). Je suis d’ailleurs frappé de la façon dont François présente l’anthropologie chrétienne, soulignant bien sûr la « nouveauté » de l’être humain, mais insistant sur son lien avec le reste de la création, et surtout sur la valeur propre des autres êtres vivants (n° 82, 140). Le chap III-3 (Crise et conséquences de l’anthropocentrisme moderne) est très intéressant pour sa mise en perspective de la « grande démesure anthropocentrique ». François assume une part de la responsabilité chrétienne, mais souligne surtout celle de la modernité. Il pose à ce propos de façon très juste la question du refus des limites (n° 116, 122).

3) Autre point qui retient vivement mon attention, l’affirmation explicite au n° 140 de la valeur intrinsèque des écosystèmes : « Nous ne les prenons pas en compte seulement pour déterminer quelle est leur utilisation rationnelle, mais en raison de leur valeur intrinsèque indépendante de cette utilisation« . On connaît l’importance de la question de la valeur propre de la nature (intrinsic value dans la version anglaise) dans les débats en éthique environnementale. Dans le même ordre d’idée, le texte souligne fortement à plusieurs reprises le lien de l’espèce humaine au reste de la création, et sa dépendance à l’égard des écosystèmes : « Cela nous empêche de concevoir la nature comme séparée de nous ou comme un simple cadre de notre vie. Nous sommes inclus en elle, nous en sommes une partie, et nous sommes enchevêtrés avec elle » (n° 139) ; « Il y a une interaction entre les écosystèmes et entre les divers mondes de référence sociale, et ainsi, une fois de plus, il s’avère que « le tout est supérieur à la partie » » (n° 141, avec une autocitation de François, qui vient de Evangélii Gaudium, et qui affirme l’unité entre les questions environnementales et les questions sociales. C’est une constante de l’enseignement de l’Eglise). Ce qui est plus nouveau, c’est cette insistance sur le » tout est lié », qui permet d’envisager des ponts avec les pensées écocentristes.

4) J’observe d’ailleurs avec grand intérêt les silences du texte : on n’y trouve aucune condamnation ou mise en garde (c’est une habitude chez François qui refuse de se placer dans une attitude de jugement ou de surplomb) à l’égard des courants de pensée de l’écologie, notamment radicaux, profonds ou holistiques, comme dans les documents de ses prédécesseurs. La seule condamnation explicite porte sur le consumérisme. Cette absence de condamnation est une heureuse nouvelle, indispensable pour un dialogue en vue de la construction d’une éthique nouvelle. Le texte renvoie dos à dos comme « à l’extrême » au n° 60 les tenants du « mythe du progrès » et ceux de l’écologie la plus radicale (le terme n’est pas dans le texte) qui « pensent que l’être humain ne peut être qu’une menace et nuire à l’écosystème mondial« . Aucune expression pour traiter d’anti-humaniste l’un ou l’autre de ces courants. Une réserve quand même au n° 136, qui souligne l’incohérence de certains environnememntalistes : « D’autre part, il est préoccupant que certains mouvements écologistes qui défendent l’intégrité de l’environnement et exigent avec raison certaines limites à la recherche scientifique, n’appliquent pas parfois ces mêmes principes à la vie humain ». Je retiens avec bonheur cette absence de condamnation, qui permet un dialogue. Je relève avec grand intérêt an n° 59 l’emploi de l’expression « écologie superficielle », à la fin d’une réflexion sur « la faiblesse des réactions » face à la situation, qu’Arne Naess n’aurait sans doute pas désapprouvée. Sans doute pas un hasard – même si la version anglaise n’emploie pas l’expression de Naess (shallow ecology), mais préfère le terme plus neutre de « false or superficial ecology » – quand la suite de l’encyclique insiste sur la nécessité de « miser sur un autre style de vie » (Chap. VI-1) et de procéder à une profonde « conversion écologique » (Chap. VI-3), avec une invitation explicite aux chrétiens qui ont « besoin d’une conversion écologique » (217).

5) Comme d’autres je me réjouis aussi de la réflexion sur le « paradigme technologique » (chap.3), de l’évocation claire d’une « certaine décroissance » (n° 193), de l’appel à une « sobriété heureuse » (n° 224-225). François n’a pas peur d’utiliser des expressions qui dérangent ! J’apprécie aussi son final sur « les signes sacramentaux et le repos pour célébrer » (VI, 6), avec l’Eucharistie et le lien au dimanche-sabbat… Du grain à moudre pour redonner une place à la création dans nos liturgies et dans nos vies !

Conclusion de ces premières impressions : c’est une lecture rapide, mais réjouissante.

Peut-on parler de révolution théologique ? Il faut travailler le texte plus en profondeur pour l’affirmer, mais j’ai déjà le sentiment que Laudato si’ présente au moins de nettes inflexions. François s’appuie explicitement sur les textes de plusieurs conférences épiscopales, du patriarche Batrtholoméos I, et pas seulement de ses prédécesseurs comme il est de règle dans une encyclique. On sent également qu’il prend en compte implicitement la réflexion de théologiens, et la pensée des philosophes de l’écologie.

L’anthropocentrisme catholique est sérieusement modéré, et la considération pour les autres vivants et la nature affirmés avec une force qui tranche sur les textes précédents. L’homme est certes toujours conçu avec une valeur et place particulières, mais en relation et dépendance avec les écosystèmes. On pourrait évoquer l’esquisse d’une théologie de la communauté ou de la communion avec la création. La pensée n’est donc plus en rupture avec les principaux courants de l’éthique environnementale, regardés avec beaucoup de méfiance par ses prédécesseurs. Le texte invite à des engagements écologiques concrets et à un approfondissement philosophique et théologique. Il offre de vraies ouvertures en vue d’un dialogue possible… si les invitations répétées en ce sens (le mot dialogue revient 26 fois !) sont entendues…

Merci, François !

« Laudato si’, mi’ Signore ! »

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