NUCLEAIRE – A t-on le droit d’être inquiet ?

2015 Fessenheim« Nous sommes inquiets, très inquiets. » Bon, à force d’être fascinés par les survols de centrales nucléaires par les drones, on en oublierait presque le quotidien de ces installations vieillissantes. Un collectif d’associations alsaciennes nous rappellent à l’ordre, notamment après plusieurs incidents récents.

On peut penser ce qu’on veut du nucléaire civil, mais penser que de laisser vieillir ces installations va simplifier leur gestion quotidienne et leur futur (et irrémédiable) démantèlement, relève du non sens scientifique. Bien sûr, les enjeux économiques priment. Tout comme celui de l’emploi. Mais ce sera vrai dans 20 ans aussi.

2015 Fessenheim

Le sujet est sensible en Alsace. Et on aimerait que les autorités religieuses locales, Mgr Grallet par exemple, puissent aider davantage à la réflexion sur ce sujet, au nom de cette « douceur franciscaine forte » que revendique par exemple l’évêque franciscain. Bien sûr, nos responsables ecclésiastiques se réfugient derrière le manque « d’expertise technique » sur ces sujets pour en rester à une lecture sociale du débat (la peur du chômage, la confiance aux techniciens et aux politiques). Mais la posture sera-t-elle encore tenable si un accident grave arrivait dans la région ? Le réveil ne sera-t-il pas aussi douloureux que celui des évêques japonais après Fukushima ?

En attendant, les lanceurs d’alerte rappellent le péril qui ne se réduit pas autour de cette plus vieille centrale nucléaire de France, logée au coeur de l’Europe.

A force de «faire le forcing » dans le seul but de poursuivre l’exploitation de cette centrale, désormais emblématique, et ainsi de refuser d’entrer dans une logique d’arrêt et de démantèlement des vieilles centrales, EDF fait courir des risques insensés aux populations. Nos associations sollicitent de la part de l’Autorité de Sureté Nucléaire et du Gouvernement un regard tout particulier sur la centrale nucléaire de Fessenheim. Nul n’est sans savoir qu’elle se situe dans l’une des zones les plus peuplées d’Europe (plus de 7 millions d’habitants dans un rayon de 100 km, répartis en France, en Allemagne et en Suisse, avec une concentration particulière liée aux barrières naturelles constituées par les massifs de la Forêt Noire à l’Est et des Vosges à l’Ouest). Nous sommes inquiets, très inquiets. Et nous ne pouvons plus supporter que la politique de l’exploitant se fasse au détriment de notre sécurité.

Comme quoi, les liens entre chrétiens et écologistes ne sont pas encore aboutis. J’en profite pour donner ici le texte d’un article de Dominique Greiner paru dans La Croix du jour. Une réflexion intéressante sur cette « relation brouillée » qui aurait mérité quelques apports supplémentaires…

Le rapport des chrétiens avec l’écologie est complexe… et les torts partagés. Le christianisme a d’abord fait figure d’accusé dans les rangs des promoteurs d’une écologie radicale. Les désastres écologiques seraient la conséquence d’un anthropocentrisme exacerbé qui aurait sa source dans la Bible. Le fameux « dominez la terre » du Livre de la Genèse aurait ouvert la porte à une exploitation sans limite d’une nature désacralisée. Cette critique sans nuance a eu pour effet de crisper les chrétiens et de les tenir éloignés des préoccupations environnementales. Et ce d’autant plus que certains militants écologistes prônaient, plus ou moins ouvertement, la vénération d’une nature resacralisée et donc à un retour à un paganisme contre lequel le christianisme s’est longtemps battu.

Sensibiliser leurs fidèles aux enjeux du temps

Depuis la fin des années 1980, les Églises se sont quand même emparées de la problématique écologique. Elles ont commencé par reconnaître leur part de responsabilité dans la crise écologique, comme lors du rassemblement œcuménique européen de Bâle en 1989. Elles ont alors confessé n’avoir « pas témoigné de l’amour de Dieu pour toutes et chacune de ses créatures » et « pas adopté un style de vie qui montre que nous appartenons à la création de Dieu ». Depuis, elles ont multiplié les déclarations et les initiatives pour sensibiliser leurs fidèles aux enjeux du temps. Pourtant, encore aujourd’hui, les livres et les articles ne manquent pas qui minimisent, voire décrédibilisent, les préoccupations environnementales. Les arguments développés sont de deux ordres.

Un premier consiste à dire que ceux qui parlent de « respect de la Création » ou de « solidarité avec la nature » se fourvoient. Car l’avenir de la Création est entre les mains de Dieu et c’est faire preuve d’un manque de foi que de se préoccuper du futur. L’Évangile lui-même ne nous invite-t-il pas à faire confiance à la providence ? « Ne vous inquiétez donc pas du lendemain ; car le lendemain aura soin de lui-même. À chaque jour suffit sa peine » (Mt 6, 34). Cet argument qui s’appuie sur une lecture fondamentaliste de la Bible a sa version technicienne : l’homme saura bien inventer des dispositifs techniques pour surmonter les défis écologiques du temps grâce au génie dont l’a doté la Providence. Bref, il n’y a pas lieu de s’inquiéter outre mesure.

Faire naître dans les communautés chrétiennes une juste conscience écologiqueUne seconde classe d’arguments tient pour secondaires les préoccupations environnementales, au motif que la sauvegarde de la création n’a pas grand-chose à voir avec la question centrale pour la foi qu’est le salut. Quand Paul écrit que « la figure de ce monde passe » (1 Co 7, 31), il souligne que le cosmos, dans son état actuel, n’est pas fait pour être notre demeure définitive. D’ailleurs, on sait bien que depuis l’apparition de la vie sur Terre, de nombreuses espèces végétales et animales ont disparu, certaines avant la naissance de l’humanité. Que l’homme soit soucieux de la qualité de son milieu de vie est une chose ; qu’il se préoccupe de la préservation de la nature en est une autre qui ne lui est pas demandée. À entendre ces arguments qui se déclinent de diverses manières, on perçoit le travail qu’il reste à faire pour faire naître dans les communautés chrétiennes une juste conscience écologique qui ne fuit pas ses responsabilités.

 

DL

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8 réflexions au sujet de « NUCLEAIRE – A t-on le droit d’être inquiet ? »

  1. Cher Dominique.

    Je me dis souvent que le nucléaire est une question tabou car il en va de notre identité nationale et de notre fierté. Or, compte tenu des liens tendus entre la République et les religions, l’état s’est donné un caractère quasi sacré. Du coup critiquer le nucléaire revient à blasphémer. Je crois qu’il est donc justement de notre devoir de chrétiens de dénoncer cette attitude (ce que faisait d’ailleurs très bien Charlie hebdo, un journal clairement anti-nucléaire) et de mettre en lumière ce qu’inconsciencement nous voulons cacher.

    J’avoue que si j’étais pasteur dans une commune proche de la centrale Fessenheim, avec des paroissiens qui y travaillent, je ne sais pas ce que j’aurai le courage de dire et je ne veux pas leur jeter la pierre. J’espère en tout cas que de plus en plus de chrétiens et de paroisses oseront au moins lever le tabou !

    Bonne suite à toi,
    Robin

  2. Concernant le nucléaire…
    A-t-on le droit de penser que c’est une source d’énergie moins dangereuse que d’autres ? Certes tout n’est pas rose mais les centrales à charbon (ou au lignite) ne sont pas roses non plus.
    Pourra-t-on un jour considérer positivement cette ressource en électricité, et non la diaboliser a priori ?

  3. Bonjour Pascal,
    merci pour la réflexion. Oui, c’est vrai la diabolisation n’est jamais une bonne manière d’avancer. Mais est-ce diaboliser que d’interroger la « puissance » de nos outils ? Une énergie issue directement de la recherche militaire peut déjà poser question. Un modèle énergétique validé à grandes échelles (58 réacteurs nucléaires construits en quelques années à peine) interroge aussi. Et maintenant, après des accidents industriels graves -que l’on disait impossible jusque là mais qui ce sont quand même produits contaminant durablement des régions entières, privant les populations locales de leurs terres-, nous entrons dans une phase étrange, celle de penser la transition de ces installations vieillissantes, difficiles à démanteler, dont le stockage des déchets est un autre défi industriel pour des siècles. Et puis enfin, comme dans toutes ces industries phares, il faut toujours penser au maillon faible : à l’ouvrier de base, chargé de l’entretien de base des installations. Comme dans les centrales à charbon et à gaz, c’est un travail ingrat et dangereux. Mais avec le danger supplémentaire de la contamination auprès de matériels usés. Et tout cela dans un monde compliqué, traversé de nouvelles menaces non-conventionnelles totalement hors contrôle. Des mines du Niger jusqu’à nos installations nucléaires et nos trains de déchet, combien de lieux dont le danger est décuplé du fait de cette menace.
    Il ne s’agit pas tant de dire est-ce qu’on est pour ou contre le nucléaire : de toute manière le choix nous est imposé. La question est plutôt : est-ce qu’on peut reprendre en main son destin ou on continue à laisser des experts et des industriels décider encore du devenir de nos vies ? L’inquiétude peut venir de là, pour ma part. Amitiés

  4. Que ce soit pour le nucléaire, les centrales à charbon ou même les éoliennes et les panneaux solaires, chaque production d’énergie a ses dangers et ses inconvénients.

    Cette prise de conscience nous fait réaliser que comme pour les déchets, la meilleur énergie est celle qu’on ne consomme pas. Nous n’avons pas le choix, les 30 glorieuses c’est fini. Le gros inconvénient du nucléaire c’est que, au lieu de nous pousser à la modération et à l’économie, il nous pousse à la dépense. Car une fois qu’il est lancé il y a de l’électricité à consommer à gogo (c’est aussi vrai pour les centrales à charbon mais dans une moindre mesure). Je considère que cette source d’energie pousse au vice car donne l’impression d’être propre et infini.

    Le charbon on sait déjà (grâce à Zola) que c’est sale. Mais le nucléaire ? Qui osera faire le lien entre le saccage des églises au Niger (pays considéré comme le plus pauvre du monde) et la politique étrangère de la France pour garantir son approvisionnement en uranium ? Les articles du Défap, le service protestant de mission, font une excellente synthèse de la situation dans ce pays : http://www.defap.fr/actualites/appels-a-la-solidarite-pour-les-eglises-du-niger.

  5. Une fourmi a 6 pattes , un éléphant n’en a que 4 ! Le plus lourd des deux est cependant ce dernier , pourtant très « évolué » … La radioactivité excessive semble moins affecter la fourmi que l’éléphant ! Je pense aussi que nous devrions être moins « gourmands » …

  6. Cher Pascal

    malheureusement nous de diabolisons pas. Jacques Repussard lui-même disait au lendemain de Fukushima que les proba avaient été sous estimées, qu’il fallait désormais « imaginer l’inimaginable ».
    http://www.lefigaro.fr/sciences/2011/06/17/01008-20110617ARTFIG00610-accident-nucleaireil-faut-imaginer-l-inimaginable.php
    Nolens volens, nous savons depuis quelques années (on va comémorer bientôt les 4 ans du début de la catastrophe de Fukushima), de manière empirique, que les probabilités d’accident majeur issues des calculs théoriques de ces experts et industriels sont fausses et ne prenaient pas tout en compte (« l’inimaginable » de Jacques Repussard: les grosses vagues, les tempêtes, la faillibilité humaine, le terrorisme kamikaze, les drônes, le vieillissement de matériaux soumis à de telles contraintes, que sais-je encore…).

    Loin de toute démarche scientifique nous sommes entrés à reculons dans l’ère de la magie, de la croyance et plus que jamais nous devons nous en remettre à la Providence.

    J’espère que le jour venu, à Dieu ne plaise, ceux qui auront oeuvré à promouvoir cette énergie par intérêt ou avec abnégation, sauront se porter volontaires aux côtés des sans voix réquisitionnés, les ouvriers de base dont parle Dominique, pour rejoindre les rangs des liquidateurs. Chaque homme devrait y réfléchir; que ferais-je si..?

    Pendant ce temps nos bons sénateurs de droite on remonté le plafond de production d’électricité d’origine nucléaire dans la loi de transition énergétique , en effet pour le rapporteur Ladislas Poniatowski (UMP), « la commission a voulu augmenter la capacité globale d’électricité nucléaire pour ne pas nous limiter à 58 réacteurs. Sinon, le jour où ouvrira Flamanville, il faudra fermer deux réacteurs ». Les deux de Fessenheim ?
    http://www.techniques-ingenieur.fr/actualite/transition-energetique-le-senat-fixe-le-plafond-de-production-du-nucleaire-a-64-85-gw-article_292521/

    Rappelons en outre la demande de la ministre de l’écologie Barbara Hendricks de madame Merckel, priant son alter ego française  » de prévoir l’arrêt de Fessenheim à une échéance aussi rapide que possible « . http://www.actu-environnement.com/dit-aujourdhui/399.html

  7. Lire à ce sujet l’excellent dossier dans « L’Ecologiste » n° 44 (janvier-mars 2015) : Pourquoi sortir du nucléaire ?
    Où l’on voit que sur quelque sujet que ce soit dans ce domaine (extraction du minerai, risque d’accident, gestion des déchets) l’on se heurte souvent à une désinformation qui ailleurs s’appellerait tout simplement du mensonge !

  8. Oui Christine ,  » pillage au sud pour le gaspillage au nord  » (pour citer notre cher Patrice de Plunkett) et cette idée follement réconfortante que la disparition de la biodiversité ne serait qu’une manifestation naturelle , de l’évolution de notre petite planète ! (inscrite évidemment dans le plan de Dieu) … En attendant gentiment l’irréparable , les fuites à Fukushima sont reparties à pleins tuyaux , mais le gouvernement nippon demande la réouvertures d’autres centrales , ils avaient cependant opté pour l’importation de gaz et les économies d’électricité … il faut croire que la « sainte croissance » fait reparler d’elle en imposant ses exigences galopantes , pas facile d’admettre qu’on s’est fourvoyé . On peut arrêter le massacre , on le doit , pourquoi hésiter entre la peste et le choléra ? La grande conversion passe sans doute par chacun d’entre nous .

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