ECOLOGIE – Et si on se parlait vraiment ?

BastaLe site d’information Basta !, édité depuis fin 2008 par l’association Alter-médias, est un média indépendant particulièrement sensible aux enjeux économiques, sociaux, environnementaux, dialoguant avec les milieux associatifs et militants… Un positionnement marqué politiquement, comme le montre l’analyse qu’il propose de la dernière rencontre des catholiques de l’ « écologie humaine ». Un article éclairant sur ces clivages traditionnels de l’écologie à la Française…

Pour le dire donc vite, il y a d’un côté les altermondialistes de gauche, solidaires et anti-capitalistes. Et de l’autre, les traditionnalistes ou conservateurs catholiques (presque un pléonasme pour certains médias), anthropocentrés à l’excès et compromis avec le grand capital. Bon… Et à part ça, ça va comment la vie, la vraie ? Là où les gens se parlent avant de s’enfermer dans des étiquettes ? Pour le reste, l’article est une bonne invitation à réfléchir sur la manière dont, effectivement, le monde catholique se réfugie, à raison pour une part (mais trop vite), derrière une vision exclusivement anthopocentrique, alors que depuis belle lurette la théologie chrétienne nous rappelle que nous ne sommes pas le centre du monde : comme le dit saint Paul à maintes reprises, le centre de notre vie, c’est le Christ et lui seul. Et c’est en lui que la Création toute entière (!) est récapitulée et sauvée…

Ils passent de la lutte contre le mariage gay à la défense de la biodiversité, de la remise en cause du droit à l’avortement au soutien des « zones à défendre »… De nombreux activistes catholiques traditionalistes se convertissent à l’écologie. Une conversion qui n’est qu’apparente : elle permet de verdir une certaine vision réactionnaire de la famille sans véritablement interroger les défis environnementaux. Les dirigeants du mouvement Ecologie humaine ne cachent pas, par exemple, leur proximité avec l’industrie agroalimentaire ou nucléaire. Enquête sur ce verdissement des droites conservatrices.Ils sont catholiques, plutôt jeunes, combattent le droit à l’avortement et le mariage pour tous, et maîtrisent parfaitement les réseaux sociaux. Galvanisés par les manifestations contre la Loi Taubira en 2012 et 2013, ces activistes nouvelle génération continuent à occuper l’espace public. Ils multiplient les terrains d’intervention, du blasphème à la théorie du genre. Un nouveau sujet les mobilise plus particulièrement : l’écologie. En quelques mois, conférences, livres et blogs se sont emparés de la question.Gautier Bès de Berc, 25 ans, est professeur de français dans la banlieue lyonnaise, et cofondateur des Veilleurs, un mouvement d’opposition au mariage homosexuel. Il publie en juin 2014 un petit ouvrage très commenté dans la cathosphère conservatrice : Nos limites – pour une écologie intégrale [1]. En octobre 2014, l’association Les alternatives catholiques, lancée par des normaliens lyonnais, organise une série de conférences à connotation écolo avec, entre autres, le journaliste et blogueur Patrice de Plunkett (« Les catholiques face aux enjeux et défis écologiques ») et un jeune théologien, Fabien Revol (« Jalons pour une théologie de la Création » [2]).

« Verdissement » des droites conservatrices

Le mouvement de « verdissement » des droites conservatrices est général. Le lobby de la Manif pour tous au sein de l’UMP, Sens commun, publie dans Le Figaro, en octobre 2014, une tribune au titre explicite : « Pourquoi la droite doit développer une conscience écologique », qui dénonce le projet du barrage de Sivens. Mais ceux qui suscitent le plus d’échos fin 2014 sont les fondateurs du courant L’écologie humaine. Leurs premières Assises nationales, réunies les 6 et 7 décembre 2014 à Montreuil (93), rassemblent plusieurs centaines de personnes et sont relayées par de nombreux médias. Leur thème aurait pu être celui d’un rassemblement d’Europe Ecologie – les Verts : « Changeons le monde par nos initiatives ». L’une des conférences d’introduction a été donnée par Dominique Bourg, professeur à l’Université de Lausanne, spécialiste réputé des questions d’environnement, peu soupçonnable d’accointances avec les thèses catholiques conservatrices [3]. « J’y suis allé parce que je connais un des organisateurs, avec qui j’ai travaillé, mais très sincèrement ce courant m’intéresse assez peu, confie-t-il. Je leur ai parlé du concept de « crise écologique », que je réfute car il suggère que le problème se pose dans une période brève alors que nous vivons une modification profonde des conditions d’habitabilité de notre planète. Par ailleurs, j’y ai entendu des témoignages intéressants d’expériences locales. »

Références à Pierre Rabhi ou à la gauche radicale…

Les circuits courts, à l’image des Amap, y ont été mis à l’honneur, comme dans les conférences des Alternatives catholiques ou dans le livre de Gaultier Bès. Ce dernier revendique la notion de « sobriété heureuse », développée par l’agriculteur et essayiste Pierre Rabhi, qu’il cite comme une de ses références. Gaultier Bès va plus loin encore dans la transgression, en couplant son discours écologique à une critique du système économique dominant, n’hésitant pas à citer des penseurs de la gauche radicale, tel l’économiste Jacques Généreux, conseiller de Jean-Luc Mélenchon, ou le philosophe Jean-Claude Michéa.

« On trouve chez certains chrétiens une critique de la technique toute puissante, qui s’inscrit parfaitement dans la pensée écologique, observe Dominique Bourg. Par exemple lorsqu’ils dénoncent avec virulence le transhumanisme. » Une pensée critique qui s’inscrit également dans une tradition chrétienne récente, où apparaissent les noms de Jacques Ellul et d’Ivan Illich, abondamment cités par nombre de ces activistes. Leur militantisme écologique montre cependant certaines limites. Gaultier Bès et les fondateurs de l’Écologie humaine proposent des systèmes d’analyse globale et des pistes de réflexion politique assez faibles, en dehors du soutien à des initiatives locales existantes. « Je n’ai lu aucun texte ni entendu aucun discours au sein de ce mouvement qui fasse une critique approfondie des problèmes d’environnement tels que le réchauffement climatique ou la transition énergétique », souligne Ludovic Bertina, doctorant à l’École pratique des hautes études, membre du laboratoire GSRL (Groupe Société Religion Laïcités), qui suit L’écologie humaine depuis sa création, en 2013.

Des « écolos » proches des banques et de l’industrie nucléaire

Un constat aisément vérifiable en visitant leur site internet. Le profil du trio fondateur le confirme également. L’initiateur, Tugdual Derville, est surtout connu pour ses combats contre le droit à l’avortement ou le mariage pour tous. Il est depuis 1994 le délégué général de l’association Alliance Vita (fondée par Christine Boutin en 1993) et depuis 2012 un des porte-paroles de la Manif pour tous. Pierre-Yves Gomez, lui, est enseignant à l’école supérieure de commerce EM Lyon – Business School, et conseiller en stratégie de grandes entreprises et de banques : Bolloré énergie, BNP, Société Générale. Des banques qui ne se distinguent pas par leurs investissements écologiques… Il travaille également pour deux mastodontes de l’agroalimentaire : Danish Crown, deuxième exportateur de viande de porc dans le monde, et Soufflet (céréales, restauration rapide… ; chiffre d’affaires de 4,7 milliards d’euros en 2013). On est assez loin des circuits courts… Quant à Gilles Hérard-Dubreuil, le plus « écolo » du trio, il s’est spécialisé, avec son cabinet Mutadis, dans le contrôle des sites nucléaires et l’accompagnement des populations exposées aux radiations, n’ayant sur le sujet aucun point de vue tranché : « Mutadis n’est ni pro-nucléaire, ni anti-nucléaire », explique-t-il sur son site.

Surtout, ces nouveaux militants écologistes demeurent limités par une approche identitaire. Le principe central autour duquel tournent tous leurs raisonnements est celui d’une « loi naturelle » qui place l’homme au centre de tout et lui ordonne certains comportements impératifs tels que protéger la vie « de la conception à la mort » ou fonder une famille. Principe qui s’annonce en conclusion systématique de tous leurs discours. « Pour ces courants chrétiens, il y a des degrés de valeur entre la nature et l’homme, ce dernier étant au centre de toute préoccupation, constate Dominique Bourg. Ceci les éloigne de la pensée écologique, qui a parmi ses piliers fondateurs la critique de l’anthropocentrisme. »

La morale conservatrice avant la biodiversité ou le climat

Le concept d’« écologie humaine », que Tugdual Derville et ses amis ont emprunté à Jean-Paul II, est une illustration de cet anthropocentrisme catholique : « A la croisée des considérations écologiques et du milieu humain s’établit un discours que Jean-Paul II nommera « écologie humaine » et qui se focalisera avant tout sur la défense des valeurs familiales, explique Ludovic Bertina. Si la crise environnementale est morale, alors, tout redressement de la société passera par la consolidation de son noyau, la famille » [4] Leurs priorités ne sont pas la biodiversité ni le climat, mais le statut de l’embryon ou celui des personnes homosexuelles. Leur intérêt nouveau pour l’écologie ressemble alors à une opération de récupération, de greenwashing. « Beaucoup de courants de pensée se réapproprient l’écologie, c’est très à la mode », constate Dominique Bourg (c’est également le cas au FN). Gaultier Bès, lorsqu’il conteste le projet d’aéroport à Notre-Dame des Landes, avance par exemple ce type de slogans : « Défense du mariage, défense du bocage, même combat ! » Marianne Durano, membre des Veilleurs, résume leur philosophie en une formule : « L’idée est moins de sauver la création que de sauver l’humanité » [5].

Leur intransigeance en matière de bioéthique et de famille, outre qu’elle interroge la cohérence de leur pensée écologiste, pose la question des alliances, dans une perspective politique. De nombreux chrétiens (et athées) ont su trouver des terrains de lutte communs avec des défenseurs de l’environnement qui ne partageaient pas forcément leurs convictions en matière de bioéthique, à propos de la gestation pour autrui par exemple (Dominique Bourg confie y être opposé, tandis qu’EELV la défend). Ceux qui se revendiquent d’une « écologie humaine » feront-ils passer la lutte contre le réchauffement climatique et la défense de la biodiversité avant la promotion de leur conception de la famille ? Comme souvent chez les catholiques, la réponse pourrait venir d’en-haut. La prochaine encyclique du pape François, prévue pour l’été 2015, portera sur l’écologie. Habitué à secouer son institution depuis qu’il la dirige, osera-t-il quelque nouvelle provocation en prenant du recul avec la tradition catholique anthropocentriste ? Il pourrait par exemple citer ce concept très cher au continent qui l’a vu naître : la Pachamama (Terre mère), qui place la protection de la nature au-dessus de tous les autres principes. Il en a déjà esquissé le geste, en déclarant, à l’occasion d’un congrès de la FAO (Organisation des nations unies pour l’alimentation et l’agriculture), le 20 novembre 2014 : « Dieu pardonne toujours, les hommes pardonnent parfois mais la Terre ne pardonne jamais. »

Martin Brésis

 

Notes

[1Coécrit avec Marianne Durano et Axel Rokvam / Ed. Le Centurion.

[2Cette conférence a fait l’objet d’une synthèse publiée… sous forme de tweets.

[3co-auteur, en 2014, de La pensée écologique – Une anthologie (Presses universitaires de France), dont un chapitre est consacré au christianisme.

[4Article de Ludovic Bertina et Romain Carnac : « L’écologie humaine » du Vatican (Jean-Paul II – Benoît XVI) – La rencontre entre une réflexion écologique et une morale sexuelle naturaliste. » (revue Genesis, 2013), publié dans la revue Genesis (2013)

[5Intervention au colloque « Sauver la Création. Écologie enjeu spirituel » organisé par la Conférence des évêques de France le 29 novembre 2014.

 

 

Article de Martin Brésis, de Basta mag

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3 réflexions au sujet de « ECOLOGIE – Et si on se parlait vraiment ? »

  1. J’avais été chiffonnée par ce mouvement « ecologie humaine » au moment du mariage pour tous, sans trop savoir pourquoi, tout en acceptant leurs opinions et leur désir de famille dite »traditionnelle » (c’est « vrai » dans notre société occidentale, voire française, mais nous ne sommes pas le seul modèle au monde et on n’a pas forcément le droit de dire que c’est nous qui avons raison… bref !) dans tous les domaines (mariage, naissance, avortement, fin de vie aussi…) De ce côté chacun peut et doit avoir ses PROPRES convictions, pas dictées par je ne sais qui, mais vraiment réfléchies.
    Par contre, je pense que quel que soit le modèle de famille ou de société qu’on défend, cela ne vaudra plus rien si on ne met pas l’écologie véritable, concrète, quotidienne, économique, sociale, politique et humaine …. comme priorité absolue !
    Car quand l’humanité aura disparue il n’y aura plus de problème de famille ;-), donc le choix du combat principal est crucial…
    Je crois bien que ce qui me chiffonait, c’est un problème de cohérence (elle doit tendre vers l’absolu pour résoudre les soucis écologiques et humains par là même, et certes ce n’est pas facile !), expliqué sans doute par les « conflits d’interêts » expliqués dans cet article.
    Je connais personnellement (un cousin très éloigné) l’un des fondateurs et j’ai été vraiment surprise de cet engagement écologique, à contre courant de sa famille… mais il est peut-être un « vrai » (et non surfant seulement sur la vague) vilain petit canard ??

    Je précise que les articles (sur tous les sujets) de Basta sont vraiment à lire pour se faire une opinion par soi même en ayant un son de cloche qu’on n’entend pas du tout dans les médias dominants (à part ce blog bien sur !). C’est décapant !

  2. Difficile de ne pas être navré par ce courant si plein de bons sentiments. Les catholiques s’en réjouissent, on y parle de bienveillance, on parle tranquillement des petites bêtes et des zones humides en oubliant l’essentiel du problème et des changements radicaux à effectuer dans nos vies, dans celle de la cité, dans nos rapports nord-sud, entre riches et pauvres. Tout va très bien madame la marquise, plus c’est gros plus ça passe: on peut donc continuer notre petite vie de catho qui ne se pose pas trop de questions sur sa manière d’exploiter la terre et ses habitants par son style de vie, à multiplier les conflits d’intérêts grossiers, à s’indigner, tout en discutant doctement de ces sujets, et perdre ainsi tranquillement toute cohérence entre le for interne et le for externe, en toute bonne foi. C’est parfaitement sidérant. Qui allons nous convertir avec ça?

    Vraiment dommage que du coup Gaultier Bes, Patrice de Plunkett et Fabien Revol soient jetés dans le même bain que l’EH. Cela en dit long quant aux confusions apportées par ce courant , sur des sujets déjà suffisamment compliqués, alors que petit à petit l’Eglise catholique commençait à faire entendre sa voix pourtant ancienne, et à entrer en dialogue avec la société civile.

    Pour conclure, comme disait Mgr Stenger au colloque de la CEF du 29 novembre (Basta en a -t-il fait écho ?) : « ne devenez pas écologistes, soyez chrétiens ».

    Que l’Esprit Saint éclaire notre Pape. Il doit être soumis à bien des pressions de lobbys en ces temps mouvementés où l’humanité, qui souffre de plus en plus des conséquences des actions de qquns, attend une parole forte sur ce bien commun fondamental qu’est la création.

  3. J’ai eu l’occasion de participer à la réunion de lancement de l’écologie humaine à Rennes et comme dans les deux précédents commentaires, je ne suis pas emballé par leur façon de présenter l’écologie. Voici le petit mot que je leur ai envoyé à l’époque :
    La réunion d’hier à Rennes m’a laissé sur ma faim. Je n’étais pas à la manif pour tous, mais que les chrétien sorte de leur léthargie m’a plutôt réjoui, car il n’y a rien de pire que l’indifférence. C’est du passé, parlons de l’avenir.
    GILLES HERIARD DUBREUIL a été très brillant dans son exposé et pertinent sur l’état des lieux de notre société. Il n’est pas le seul heureusement à constater que nous vivons la fin d’un monde, d’une civilisation, s’il n’y a pas une prise de conscience et un changement de comportement radical de chacun d’entre nous. C’est une grave crise morale, toutes les personnes qui réfléchissent le savent. Je ne sais pas si GILLES HERIARD DUBREUIL est catholique, mais il nous a rappelé simplement ce que tous catholiques devrait savoir que nous devons être le levain dans la pâte. Donc rien de nouveau pour moi, déjà très engagé dans différentes associations comme le Secours Catholique. La bienveillance est bien évidemment une bonne chose, connaître et appliquer la doctrine sociale de l’Eglise, respecter notre environnement en est une autre, et là je n’ai rien appris. Rejeter les contraintes environnementale et considérer que l’homme est assez raisonnable pour s’auto discipliner est une belle utopie.
    Je déplore depuis de longues années la démobilisation de nos concitoyens. L’action de ce mouvement va dans le bon sens, j’espère que vous serez entendus, mais j’en doute tant les occidentaux sont chloroformés par le système consumérisme destructeur de notre environnement.
    Bon courage à vous tous.
    Ceci dit, ne nous faisons pas la guerre, il peut y avoir des actions qui nous rassemblent, et qui peuvent éveiller les esprits des indifférents.
    Michel

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