ROME – François, Yves, Lucie et les autres

2014 Pape Académie des sciencesToujours dans la même veine, le pape François est intervenu il y a quelques jours auprès de l’Académie pontificale des sciences, à l’occasion de son assemblée plénière et de l’inauguration d’un buste de Benoît XVI. Le sujet de l’assemblée est de mener une réflexion sur le concept de « nature ». Mais le pape argentin a proposé pour l’heure de poser plutôt un regard sur notre lien à la Création. Il y indique clairement que ce que la science dit de l’évolution et des origines ne s’oppose en rien à la foi en un Dieu qui créé et continue de créer ce monde. Il souligne aussi le caractère singulier de la créature humaine qui reçoit la liberté comme un don et une responsabilité pour ce monde.

  « Quand nous lisons dans la Genèse le récit de la Création, nous risquons d’imaginer Dieu comme un magicien, avec sa baguette magique faisant apparaître toutes les choses. Mais il n’en est pas ainsi. Il a créé les êtres et les a laissés se développer selon les lois internes qu’il a donné à chacun, pour qu’ils se développent, pour qu’ils arrivent à leur plénitude. Il a donné l’autonomie aux êtres de l’univers en même temps qu’il les a assurés de sa présence continue, donnant vie à toute réalité. C’est ainsi que la création s’est poursuivie pendant des siècles et des siècles, des millénaires et des millénaires, jusqu’à ce qu’elle devienne celle que nous connaissons aujourd’hui, justement parce que Dieu n’est pas un démiurge ou un magicien, mais le Créateur qui donne vie à toutes les espèces. Le début du monde n’est pas l’oeuvre du chaos qui doit à un autre son origine mais dérive directement d’un principe suprême qui crée par amour. Le Big Bang que l’on met aujourd’hui à l’origine du monde ne contredit pas l’intervention du Créateur divin mais l’exige. L’évolution dans la nature ne s’oppose pas avec la notion de Création parce que l’évolution présuppose la création des êtres qui évoluent...

En ce qui concerne l’homme, en revanche, il y a un changement et une nouveauté. Quand, au sixième jour du récit de la Genèse, arrive la création de l’homme, Dieu donne à l’être humain une autre autonomie, une autonomie différente de celle de la nature, qui est la liberté. Et il dit à l’homme de donner un nom à toutes les choses et de continuer dans le cours de l’histoire. Il le rend responsable de la création, pour qu’il domine aussi la création, pour qu’il la développe et ainsi jusqu’à la fin des temps.

C’est pourquoi, le scientifique et surtout le scientifique chrétien doit s’interroger sur l’avenir de l’humanité et de la terre et, comme être libre et responsable, participer à sa préparation, sa préservation, en éliminer les risques de l’environnement naturel et humain. Mais en même temps, le scientifique doit être mû par la confiance que la nature recèle, dans ses mécanismes évolutifs, des potentialités qui touchent à l’intelligence et à la liberté de découvrir et d’agir pour arriver au développement qui est dans le dessein du Créateur.

Alors, bien que limitée, l’action de l’homme participe de la puissance de Dieu et est en mesure de construire un monde adapté à sa double vie corporelle et spirituelle, un monde humain pour tous les êtres humains et non pour un groupe ou une classe de privilégiés. Cette espérance et confiance en Dieu, Auteur de la nature et dans la capacité de l’esprit humain, sont en mesure de donner au chercheur une énergie nouvelle et une profonde sérénité. Mais il est aussi vrai que l’action de l’homme, quand sa liberté devient autonomie, qui n’est pas liberté mais autonomie, détruit le créé et l’homme prend la place du Créateur. Cela est un grave péché contre Dieu Créateur ».

Au cours de sa visite, le pape a également remis une médaille aux nouveaux académiciens, nommés membres ordinaires le 18 octobre dernier. Parmi eux, le français Yves Coppens. Paléoanthropologue, professeur émérite au Collège de France, Yves Coppens est notamment célèbre pour avoir codécouvert, en 1974, le fossile Lucy, lors d’une expédition menée en Éthiopie. Lucy a longtemps été considérée comme le plus ancien ancêtre de l’espèce humaine.

Une journaliste de Radio Vatican, Adélaïde Patrignani, a pu rencontrer Yves Coppens à la Casina Pio IV, siège de l’Académie Pontificale des Sciences. Le scientifique revient d’abord sur le discours prononcé par le Pape François

Je n’attendais pas autre chose de la part de ce Pape qu’une grande ouverture. Il nous a parlé de la responsabilité, ce qui me convient tout à fait parce que la transformation de la matière est passée d’un aspect inerte à un aspect vivant puis à un aspect pensant. Et l’aspect pensant, c’est nous. C’est-à-dire que nous sommes à la fois libres mais en même temps responsables. c’est ce qu’il nous a fait comprendre. Désormais, notre destin est entre nos mains. Cela va de soi, mais j’ai beaucoup d’estime et d’admiration pour ce monsieur. Nous nous sommes serrés la main de façon ferme et longue, ce qui voulait dire beaucoup de choses. Je me suis permis de lui dire ce que ma grand-mère, qui était catholique et bretonne, m’avait dit : « si toi, mon petit-fils, tu descends du singe, moi, sûrement pas ! ». Elle avait tort, bien sûr, en ce qui concerne l’histoire naturelle mais raison en ce sens qu’elle voulait sauvegarder la dignité de l’homme. L’un et l’autre peuvent aller tout à fait bien ensemble. Ce n’est pas parce que l’homme est d’origine animale qu’il perd pour autant sa dignité, sa noblesse et sa liberté.

Donc, si je comprends bien, vos découvertes de scientifiques et l’enseignement de l’Église ne s’opposent pas vraiment ?

Pas du tout ! Moi, je suis convaincu que l’homme, dès qu’il est homme, est religieux. C’est amusant de voir combien la nature se fiche de l’individu et veut absolument préserver l’espèce et combien, quand on arrive à l’homme, peut apparaître la noblesse de l’individu et tout le respect de la personne. Je crois que la force des sciences naturelles, c’est de voir à la fois cette discontinuité dans la continuité. Quand on passe de la matière inerte à la matière vivante, il y a tout à coup un saut. Et quand on passe de la matière vivante à la matière pensante, il y en a un autre. Et puis, pourquoi pas d’autres à venir, que bien sûr, on ignore.

Justement, vous qui avez étudié le passé, quel regard portez-vous sur l’avenir ?

L’avenir, comme d’habitude, est circonstanciel. Et comme il est circonstanciel, il est lié à l’évènement… Au fond, il est événementiel. Donc on ne peut guère le prévoir. Il peut inquiéter en ce sens que les robots se multiplient aussi. Mais je crois qu’il ne faut pas avoir peur de la science ; la science a toujours un aspect extravagant et un peu inquiétant. Il ne faut pas lui laisser libre cours, il ne faut surtout pas faire des commissions de sages avec seulement des scientifiques. Les scientifiques ont envie de réussir, donc ils sont capables de faire beaucoup de choses et beaucoup de bêtises. Cette caractéristique de l’homme qui est à la fois liberté, responsabilité, c’est formidable. C’est à la fois une liberté apparente, mais qui est contrôlée par une responsabilité permanente, y compris la responsabilité de cette liberté. C’est ce qu’ a dit le Pape : notre destin est entre nos mains.

Donc, vous êtes plutôt confiant finalement ?

Oui, tout à fait. Heureusement ! Mais je me méfie de tout, y compris de l’homme, mais surtout de l’homme qui est un prédateur et un prédateur aussi pour lui-même. Mais je ne condamne pas du tout l’humanité parce que je l’ai vu naître, si je puis dire, c’est mon travail, et cette humanité est née de manière tout à fait naturelle comme d’autres groupes d’êtres vivants. Elle n’a rien fait contre la vie et il ne faut pas lui jeter la pierre, mais il faut l’avoir à l’œil. Je ne peux pas mieux dire !

À propos de votre récente nomination à l’Académie des Sciences : qu’allez-vous apporter à cette Académie et à l’inverse, qu’est-ce que l’Académie Pontificale des Sciences peut encore vous apportez ?

Mes confrères m’ont dit qu’ils étaient contents d’avoir un paléontologue qui leur parle de l’homme, de l’origine de l’homme et de l’évolution de l’homme en termes froids et scientifiques, tout en ne négligeant pas l’aspect spirituel. Inversement, je connais l’Académie depuis longtemps parce que j’y ai été souvent invité. Et cette Académie est une grande Académie. Il y a beaucoup d’Académies dans le monde, je fais partie d’un certain nombre d’entre elles.

Celle-ci est une Académie qui a très forte réputation parce qu’elle fait attention à son recrutement. Ce n’est pas bien de dire cela puisque je viens de me faire recruter, mais c’est vrai qu’ils ont toujours choisi avec beaucoup de précaution, d’intelligence et de réflexion. Cet accueil ici, qui m’est arrivé par une lettre officielle du 15 juillet, c’est récent, m’a fait un très grand plaisir. Et donc, je suis heureux, ça doit se voir, d’être dans cette maison que je connais depuis longtemps, mais que je ne connaissais que comme invité.

 

 

DL

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