POINT DE VUE – Et si on sortait des sentiers… battus

2014 BatutLa revue diocésaine « Eglise à Lyon » consacre son numéro de septembre 2014 à l’écologie chrétienne, annonçant notamment la création d’une chaire « Jean Bastaire » à l’Institut catholique du lieu. Plusieurs articles sont donc à découvrir pour l’occasion. Dont le texte de Mgr Jean-Pierre Batut, évêque auxiliaire de Lyon, que le blog E&E propose de décrypter.

En 2011, les évêques de France ont consacré une bonne partie de leur assemblée de Lourdes à une réflexion sur l’écologie. Cette réflexion qui se poursuit depuis n’est pas sortie du néant : depuis toujours, la foi chrétienne nous interpelle à propos de la responsabilité de l’homme sur la nature, à cause de la place singulière que l’humanité y occupe.

Deux visions de l’écologie

Faisons un peu d’histoire récente. Nous avons vu se succéder deux phases bien distinctes dans l’appel à « de nouveaux modes de vie » qui s’est fait entendre dans la culture des pays développés (« occidentale » pour faire bref) ces quarante dernières années.

La première phase peut être mise sous un patronage : celui d’Ivan Illich (1926-2002), dont l’écologie politique était une critique de la société industrielle reposant sur l’idée que nous vivons mal et que nous devrions vivre mieux.

La seconde phase, qui commence au tournant des années 80 et atteint son plein développement après la chute du communisme et face à la société consumériste triomphante, est une critique reposant sur l’idée que nous nous acheminons vers une catastrophe écologique.

Alors que le premier appel reposait sur des raisons essentiellement morales, le discours du second n’est pas d’abord moral, mais pragmatique, voire utilitaire. L’appel à la solidarité entre les peuples, en particulier entre peuples nantis et peuples démunis, se retrouve relégué au second plan par rapport à la dénonciation des périls qui menacent « la planète ».
Dans un premier temps, il s’agissait de montrer à l’œuvre, dans la société productiviste et consumériste, tout ce qui déshumanise l’homme ; dans un second temps, l’accusation se déplace contre l’homme lui-même, dénoncé par certains comme le plus redoutable prédateur de toutes les espèces vivantes constituant l’écosystème, et par voie de conséquence comme le principal danger qui le menace.

Il est pratique de mettre Ivan Illich, ancien prêtre catholique, en figure de proue de la contestation morale des excès de la société industrielle. Mais outre que l’homme n’a pas eu bonne presse dans le monde catholique en son temps, il y a d’autres figures, toutes aussi illustres, qu’il aurait fallu citer : Jacques Ellul, Théodore Monod pour ne citer que des francophones. C’est vrai qu’ils étaient protestants.

La deuxième phase que vous analysez comme émergeant dans les années 80 ne repose pas sur une idée, mais sur des constats de plus en plus impressionnants.Ces constats ne sont pas issus de quelques écologistes mal-embouchés mais de naturalistes, scientifiques et militants de terrains qui font le constat concret des dégradations rapides et à grande échelle de l’environnement naturel. Faut-il rappeler que le pape Paul VI lui-même, en 1970, parlait du risque imminent de « mort biologique », lors d’une conférence devant la FAO à Rome ?

Le danger de l’anti-anthropocentrisme

« Croyants et incroyants sont généralement d’accord sur ce point : tout sur terre doit être ordonné à l’homme comme à son centre et à son sommet ». Cette conviction, énoncée dans la Constitution Gaudium et Spes (12) du Concile Vatican II, est maintenant bien loin de faire l’objet d’un « accord général ». Ce qu’on a appelé la deep ecology n’est que l’expression caricaturale d’une lame de fond beaucoup plus ample selon laquelle défendre la nature revient toujours à la protéger de l’homme, et non à la préserver pour protéger l’homme de sa propre destruction.

Pourquoi les catholiques qui se mettent, tout d’un coup, à parler d’écologie, sortent-ils tous le « loup » du bois avec cette fameuse « deep ecology » ? Que n’entend-on pas de cette philosophie que personne ne connait mais que tout le monde critique… « L’écologie profonde » est un mouvement complexe, avec ses prophètes et ses extrémistes. D’où ma question : quand on s’intéresse à un mouvement, avec qui vaut-il mieux dialoguer d’abord ? Avec les prophètes ou les extrémistes ? Rien de tel que de dénoncer les postures les plus dures pour ne pas écouter les modérés, les pragmatiques, les sages qui se revendiquent pourtant aussi de cette approche. Il faudra bien que nous, cathos, nous nous posions la question du « pourquoi un tel mouvement est-il né dans nos sociétés ? », alors que, comme le dit Mgr Batut, le souci de la création devrait être une expression ordinaire de nos communautés occidentales ?

Par ailleurs, l’affirmation théologique de la place centrale de l’humain, comme image de Dieu (Gn 1) ne peut pas se réduire à anthropocentrisme étroit et exclusif. La singularité d’une vocation ne lui donne pas l’exclusivité de toutes les vocations. Or, pour reprendre les mots de Jean Bastaire, c’est toute la Création qui a une vocation au salut. Bien sûr, l’incarnation du Christ souligne le chemin que Dieu a choisi pour cela : il passe par la créature humaine, dans sa singularité étonnante. Mais aussi dans sa compromission avec le mal duquel elle doit être libérée. C’est, de ce fait, « toute la Création qui gémit en douleurs d’enfantements » (Rom 8).

Cet anti-anthropocentrisme qui a marqué la « deuxième vague » écologiste n’est qu’un avatar du phénomène de haine de soi qui se traduit souvent dans notre culture occidentale par un rapport pathogène à notre propre passé : si l’humanité est responsable du fait que la Terre est en danger de devenir invivable, et si l’Occident s’est longtemps attribué le rang et le rôle de représentant de l’humanité la plus achevée, c’est logiquement l’ensemble de ce qui, au long des siècles, a constitué la pensée occidentale qui est responsable de « la catastrophe ». Au premier rang des accusés se trouvera l’anthropocentrisme philosophique et biblique, fédéré dans le dessein pervers d’« emplir et soumettre » la terre (Genèse 1, 28). L’écologie est donc sous le signe de l’ambiguïté, oscillant entre la tentation d’un panthéisme naturalisme et celle d’une vision nihiliste de l’homme. Mais cette ambiguïté ne rend que plus urgente une parole chrétienne. D’où les propositions qui suivent.

Critiquer l’anthropocentrisme exclusif n’est pas un avatar de la haine de soi. C’est un raccourci qui oublie bien des éléments plus complexes expliquant cette tentation nihiliste. Certains milieux écologistes peuvent être critiques quant à la manière dont le christianisme a contribué aux (ou laisser faire) les dégradations environnementales nées de la révolution industrielle toujours en court. Cela ne fait pas d’eux forcément des anti-humanistes, des anti-natalistes ou des amateurs de la haine de soi. Quand cesserons-nous ces caricatures ?

Pas beaucoup de place non plus dans ces propos pour reconnaître la grandeur de la « prise de conscience » écologique contemporaine, dont parlait par exemple Mgr Etchegaray en 2002. Celle-là même que Benoît XVI saluait au Bundestag, quand il évoquait ces fameux « Grünen » allemands, si paradoxaux et donc si décriés, et pourtant porteur de vraies questions, aussi pour l’Eglise. Mgr Rey, évêque de Toulon, a souligné d’ailleurs dans un petit traité sur la question, la nécessité, pour les cathos, d’écouter ce que ces milieux ont à nous dire avant de les juger du haut de notre savoir philosophique et biblique. Un peu de bienveillance évite bien des crispations inutiles…

Quelques propositions

1. Dans la multitude des prises de parole sur l’écologie, il nous faut commencer par nous demander où est le lieu propre de notre prise de parole : il convient, ici comme ailleurs, de se garder de reprendre les thématiques de l’écologie sans opérer d’abord un discernement chrétien. Il y a une vérité dans l’affirmation de Drewermann « la nature n’est pas qu’un simple environnement humain » : l’erreur serait d’en déduire que l’homme n’est « qu’une partie de la nature » une simple « poussière d’étoiles » (H. Reeves), alors que dans le Christ il est assimilé au Fils « héritier de toutes choses » (He 1, 2). Entre l’attitude prométhéenne consistant à nous faire « comme maîtres et possesseurs de la nature » (Descartes) et le nihilisme qui voit dans l’homme un prédateur à éliminer d’urgence, la vraie posture chrétienne est celle de l’espérance en Celui qui nous a voulus « un peu moindre qu’un dieu, [nous] couronnant de gloire et d’honneur » (psaume 8).

Peut-on reprocher aux milieux écologistes non-chrétiens de ne pas utiliser notre grille de lecture ? Sur un point de vue théologique, ce que dit Mgr Batut est bien sûr central et nécessaire. Mais les gens ordinaires ne passent pas leur journée à faire de la théologie fondamentale. Dire que nous sommes des « poussières d’étoiles », que nous partageons une communion de matière avec l’univers et le reste du vivant, n’est pas une hérésie : c’est une réalité bio-physique. Qui n’ôte rien à notre singularité anthropologique. Peut on rappeler que l’humain, en Gn 1, est créé le même jour que ces autres compagnons non-humains, sur qui a été posé le même regard d’émerveillement et de bonté de Dieu ?

2. Il nous faut aussi développer une théologie et une catéchèse de la création – car l’univers, regardé dans la foi, n’est pas « nature », mais créature. Une telle catéchèse se doit d’expliciter l’anthropocentrisme biblique qui, loin d’être un chèque en blanc donné à l’humanité pour qu’elle exploite jusqu’à l’épuisement les ressources de son univers, reste une gérance dont nous devrons tous rendre compte au dernier jour – le nôtre propre, et celui où Dieu suscitera « un ciel nouveau et une terre nouvelle » (Ap 21, 1).

Tout à fait d’accord. Mais à côté des principes, il y a ce qui se passe aujourd’hui : cette « bonne gérance », appelée de nos vœux, n’a pas été suffisamment à l’œuvre dans les décennies passées ! Peut être faut il simplement à le reconnaitre plutôt que d’imaginer qu’en le disant tout est déjà fait ? Comment se fait-il que notre théologie de la Création soit restée éteinte durant tout le XXe siècle ?

3. Il nous faut enfin, comme nous y invitait Benoît XVI, développer une réflexion sur la notion d’écologie humaine, alliée à celle de développement intégral : « Si le droit à la vie et à la mort naturelle n’est pas respecté, si la conception, la gestation et la naissance de l’homme sont rendues artificielles, si des embryons humains sont sacrifiés pour la recherche, la conscience commune finit par perdre le concept d’écologie humaine et, avec lui, celui d’écologie environnementale. Exiger des nouvelles générations le respect du milieu naturel devient une contradiction, quand l’éducation et les lois ne les aident pas à se respecter elles-mêmes. Le livre de la nature est unique et indivisible, qu’il s’agisse de l’environnement comme de la vie, de la sexualité, du mariage, de la famille, des relations sociales, en un mot du développement humain intégral. » (Caritas in Veritate, 51)

Pour le dire autrement : notre tâche est certes de prendre la parole sur l’écologie, mais en la mettant toujours en rapport avec l’écologie humaine, sachant que lorsque « l’écologie humaine est respectée dans la société, l’écologie proprement dite en tire aussi avantage » et que lorsqu’on perd « le concept d’écologie humaine, [on perd aussi] avec lui celui d’écologie environnementale » (Caritas in Veritate). En d’autres termes, manifester à temps et à contretemps la responsabilité qui est la nôtre et la portée morale des renoncements auxquels nous sommes invités : non seulement Dieu a créé l’univers que nous habitons, mais il a voulu pour lui une fragilité constitutive, de telle sorte qu’il ne soit pas compatible avec n’importe quel mode de vie et que dans sa structure même il nous donne à déchiffrer une loi. De même en effet que je ne peux faire de mon corps ce que je veux et que je dois accepter d’être homme ou femme, jeune ou vieux, manuel ou intellectuel etc., de même je ne peux user du monde où je vis au rebours de ce qu’il est. La lutte avec la nature n’est jamais une lutte contre nature : comme l’écrivait Albert Jacquard, « ce n’est pas « la planète » qu’il faut sauver, mais l’humanité » – ce qui fait que l’homme mérite de porter ce nom. + Jean-Pierre Batut

On ne peut bien sûr que souscrire à tout cela : la foi chrétienne souligne l’importance cruciale de l’amour fraternel comme chemin de foi et de salut. Mais il faut simplement interroger cette évidence qui n’en est pas une : cet appel au respect de l’humain dans toute son ampleur est-il forcément un préalable au respect du vivant dans toute sa diversité ?

Il aurait été intéressant que Mgr Batut cite aussi le début du § 51 de l’encyclique Caritas in veritate, qui évoque justement la réciprocité de la mobilisation autour des questions liées au respect de l’environnement :

1. La façon dont l’homme traite l’environnement influence les modalités avec lesquelles il se traite lui-même et réciproquement. C’est pourquoi la société actuelle doit réellement reconsidérer son style de vie qui, en de nombreuses régions du monde, est porté à l’hédonisme et au consumérisme, demeurant indifférente aux dommages qui en découlent. Un véritable changement de mentalité est nécessaire qui nous amène à adopter de nouveaux styles de vie « dans lesquels les éléments qui déterminent les choix de consommation, d’épargne et d’investissement soient la recherche du vrai, du beau et du bon, ainsi que la communion avec les autres hommes pour une croissance commune ». Toute atteinte à la solidarité et à l’amitié civique provoque des dommages à l’environnement, de même que la détérioration de l’environnement, à son tour, provoque l’insatisfaction dans les relations sociales. (…)

C’est cette réciprocité qui est source d’un dialogue fructueux, formateur et créatif. Si, comme chrétiens, nous posons toujours des préalables qui nous posent en supériorité éthique, qui aura envie de nous écouter ? Plutôt que de décrier le langage métaphorique des écolos (« sauver la planète »), ne faudrait-il pas plutôt se réjouir des passerelles que ce mot de « salut » nous offre pour nous rencontrer, réfléchir et agir ensemble ?

Il serait bon aussi que nos responsables catholiques arrêtent de parler des écologistes de loin et aillent davantage à leur rencontre. Sur le terrain. Là où l’environnement est dégradé, sans vergogne, au nom de concepts économiques libéraux que le texte de Mgr Batut met bien peu en lumière… Tant que les chrétiens ne feront pas davantage de liens entre ces grandes crises, écologiques, financières, technologiques, les combats qu’ils invoquent seront inaudibles, parce que soupçonnés de prosélytisme et de conservatisme éthique. Récemment, quelques fondateurs du mouvement des Veilleurs osaient écrire dans un texte étonnant : « OGM, PMA, même combat ! »
Vous en pensez quoi, Mgr Batut ?

DL

 

Publicités

2 réflexions au sujet de « POINT DE VUE – Et si on sortait des sentiers… battus »

  1. le pape préparant une encyclique, les évêques se doivent d’écrire quelque chose…(je suis dure) …
    mais je pense que l’ouvrage nos « limites » aurait pu être lu par notre évêque!

  2. Bravo, bravo pour les commentaires. Comme me le suggère Mgr Batut, j’examine ma condition, je suis homme, mais pas intellectuel pour un sou et ça ne me gêne pas beaucoup, puisque je me sens aimé et créé par Dieu, frère avec lui dans la foi. Ceci dit le discours du magistère est en général hors de porté du chrétien moyen, dont je suis (même si je viens d’employer un mot savant). Effectivement, pourquoi opposer les uns aux autres, chacun a son rôle à jouer, et je ne pense pas que les chrétiens globalement aient pris le mesure des problèmes à résoudre, et qui passe par un autre mode de vie. Pas par idéologie par charité envers les générations à venir.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s