ECONOMIE – L’archipel des individus

2014 Nos limites 2Croisé par hasard sur un site d’économie, un extrait du livre déjà présenté sur E&E « Nos limites ». Je le reprends ici, si vous n’avez pas encore découvert ce texte.

 

De cette mainmise sur la vie qui s’étend et se banalise, depuis les techniques artificielles de procréation jusqu’aux organismes génétiquement modifiés, ne peut-on se réjouir ? Après tout, modifier la nature, agir sur les conditions de l’existence humaine, cela peut permettre d’éviter bien des souffrances et des risques inutiles. Hélas, l’enfer est pavé de bonnes intentions. Il apparaît de plus en plus clair qu’en prétendant libérer l’homme de sa finitude, on finit par l’asservir. En cherchant à l’arracher à ses déterminismes, on le soumet à ses fantasmes. Loin d’émanciper l’individu des servitudes de sa condition, l’injonction contemporaine à l’autosuffisance le précarise socialement et matériellement. Ainsi la société numérique sépare-t-elle radicalement ceux qui en maîtrisent les outils et ceux qui les ignorent : les uns s’enferment dans une bulle technologique dont les autres sont exclus. L’isolement est la rançon du désir d’indépendance. Solitude et précarité : ces deux grands phénomènes contemporains se renforcent l’un l’autre. La pauvreté sépare, l’isolement appauvrit. Le sociologue Zygmunt Bauman appelle liquéfaction ce phénomène de distension des liens sociaux qui transforme chaque individu en île inaccessible. La société liquide éclate en archipel. Le fantasme insulaire qui fait miroiter à chacun une autarcie technologique rejoint le fantasme démiurgique de l’homme autoconstruit. L’horizon s’inverse, et l’humain se veut dieu. Cet homme plastique qui se façonnerait lui-même, au gré de ses envies, est un vieux songe. Se rêvant infiniment malléable, il aspire à se définir lui-même, à être à lui-même sa propre cause, « à ne plus rien devoir qu’à soi-même, y compris soi-même ». L’empire de l’artificiel se développe dès lors qu’on récuse le fait que notre être nous borne. Autrement dit, dès lors qu’on n’accepte plus que nos désirs (le monde tel qu’on voudrait qu’il soit) soient limités par un quelconque donné (le monde tel qu’il est, a priori, indépendamment de notre subjectivité). Mais l’individu de tous les possibles n’est l’homme d’aucun réel.

Le self-made-man que nous vante l’époque, cet individu sans foi ni loi qui cherche à s’abstraire de sa condition d’être déterminé pour s’inventer lui-même chaque jour, n’a qu’une illusion de liberté. Il est d’autant plus fragile qu’il est moins relié, d’autant plus dépendant aux diktats du marché qu’il est moins solidaire de la communauté qui l’a vu naître. En réalité, l’individu ne saurait être la mesure de toute chose sans compromettre la possibilité même de la vie sociale : dès lors que tout est individuellement permis, plus rien n’est collectivement possible. Telle est la conviction profonde qui nous anime et que nous voudrions faire valoir en ces pages, espérant qu’elles puissent donner matière à réflexion et à débat

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