Limites intégrales

nos_limites_-_couvJe n’ai fais qu’effleurer dans un article récent la publication d’un livre qui mérite une grande attention, tant son propos est ajusté. En voici deux présentations, celle de l’éditeur et celle de Charles Vaugirard sur un blog voisin.

EDITEUR
Le premier livre écrit par des Veilleurs
Après plus d’un an de veillées ininterrompues, trois des
principaux animateurs des « Veilleurs » publient un manifeste incisif, documenté, qui ne laissera personne indifférent. Forts d’une année de réflexion intense après la mobilisation du printemps 2013, Gaultier Bès, Marianne Durano et Axel Rokvam posent un regard lucide sur les illusions et les frustrations de notre époque. Loin des slogans et des formules toutes faites, ils posent un diagnostic clairvoyant et esquissent des propositions pour l’avenir.

Plaidoyer pour une écologie intégrale
Prenant à rebours les vieux clivages, Nos limites dénonce l’aveuglement idéologique des élites au pouvoir, tous bords politiques confondus. Cet aveuglement se caractérise par une constante : le refus de la frontière. Les discours contemporains sont en effet nourris de l’illusion du « toujours plus » qui fonde la vision libérale-libertaire du monde, exigeant que le réel se plie au moindre de nos caprices.

Pour ces trois jeunes Veilleurs, le culte du Progrès favorise in fine la domination de « la technique sans âme et du marché sans loi ». Le fantasme de l’illimité et le dogme du « laisser faire, laisser aller », loin de nous émanciper, nous déshumanisent en nous déracinant. Des OGM à la GPA, la fuite en avant artificielle prépare l’obsolescence de l’homme dans un écosystème de moins en moins vivable.

Une espérance inquiète mais résolue
Loin de tout catastrophisme, ce texte brillant invite à repenser un monde à la mesure de l’homme. En privilégiant la courte échelle, c’est-à-dire l’entraide et le don au niveau local, des initiatives concrètes incarnent une écologie intégrale et qui nourrit l’espérance des Veilleurs. C’est la raison pour laquelle les auteurs ont décidé de reverser la totalité de leurs droits à la Fondation Espérance Banlieue, qui s’efforce de « favoriser l’accès de tous les enfants des quartiers sensibles à une instruction de qualité ».

VAUGIRARD

“Pour une écologie intégrale”, annonce le sous-titre de Nos limites. Ecrit par trois figures du mouvement des Veilleurs, Gaultier Bès, Marianne Durano et Axel Rokvam, Nos limites peut être considéré comme un manifeste Veilleur, un manifeste construit sur la notion d’écologie intégrale. Non pas une écologie humaine, comme souvent évoquée dans le mouvement né des Manifs pour tous, mais une écologie intégrale que les auteurs définissent ainsi :

“Simplifier son existence, c’est vivre ce que nous nous proposons d’appeler une « écologie intégrale ». L’écologie intégrale ne choisit ni l’humain contre la nature ni la nature contre l’humain. Elle cherche au contraire à réconcilier l’humanisme et l’environnementalisme, à faire la synthèse entre respect absolu de la dignité humaine et préservation de la biodiversité. Promouvoir l’écologie intégrale, c’est reconnaître qu’on ne saurait défendre l’une sans protéger l’autre, se soucier des plus fragiles sans s’opposer à tout ce que nos modes de vie peuvent avoir de dégradant et de destructeur. Car la détérioration de notre environnement ne peut qu’entraîner notre propre déshumanisation.1”

L’écologie intégrale est un art de vivre respectueux de l’homme dans sa nature et dans la nature. C’est une réponse à un constat alarmant que font nos trois auteurs : le constat d’une société déshumanisée, d’une post-démocratie libérale-libertaire. Leur réflexion se nourrit d’un constat objectif renforcé par une longue liste d’ouvrages. Les références se succèdent : Jean-Claude Michéa, Pierre Rabbhi, Jacques Ellul, Ivan Illitch, Henry-David Thoreau, Georges Orwell, Michel Houellebecq, Hannah Arendt, Jean-Claude Guillebaud et beaucoup d’autres viennent alimenter une profonde réflexion sur notre société.

Crise écologique faite d’extinction d’abeilles, de perturbateurs endocriniens, de pollutions en tout genre dues à une folie technicienne. Marchandisation du monde qui vise à commercialiser le vivant, tout le vivant y compris la reproduction humaine par le biais de PMA, de GPA et de bientôt l’utérus artificiel…

“Quand nous n’aurons plus ni fleurs ni fruits, quand nos enfants cracheront leurs poumons, nous pleurerons la mort des abeilles. ((p. 56)) ”

Ce monde dénaturé, déshumanisé et intégralement marchandisé est celui qui se prépare aujourd’hui : un cauchemar entièrement dû à la folie des hommes se prenant pour Dieu. Des hommes oubliant nos limites, les transgressant sans cesse pour avoir toujours plus. Car là est tout l’enjeu, nous interpellent les trois Veilleurs, le respect, la reconnaissance des limites de l’homme. Toute l’écologie repose sur cette notion : la limite. Or, les idéologies comme le libéralisme libertaire, le transhumanisme, l’antispécisme brouillent totalement les limites : limites entre homme et machine2, homme et animal3, limites de nos désirs matériels, sexuels4, frontières géographiques5. Transgression des limites, tentation prométhéenne sont les grands maux qui rongent notre société occidentale. La cause en est une quête de la démesure, une hybris qui va de pair avec un profond malaise existentiel : “Qu’est-ce que révèle cette incapacité à reconnaître ses limites sinon une profonde angoisse d’exister ? Peut-être ce malaise existentiel a-t-il pour cause inconsciente la « honte prométhéenne » décrite par Günther Anders, cette jalousie qui s’empare de l’individu devant « l’humiliante qualité des choses qu’il a lui-même produites.6 »”

La réponse à cela ? La reconnaissance de nos limites, une « décence commune » qui caractérise le fondement de l’écologie intégrale.

Cette écologie intégrale ne repose pas seulement sur la reconnaissance des limites, mais aussi et surtout sur le lien social, le lien entre les générations passées et futures, le lien de proche en proche, de proximité, qu’ils nomment la «courte échelle» :

« Pour franchir le double obstacle du passéisme et du progressisme, quoi de mieux que la courte échelle ? Nous appuyer sur notre héritage pour dépasser les impasses de notre temps, voilà de quoi affronter avec confiance les défis de l’avenir sans reproduire les erreurs du passé.7 » «La courte échelle, l’échelle courte, est la condition du long terme, car elle repose sur la confiance réciproque sans laquelle aucun groupe humain ne saurait subsister. Aussi est-il grand temps de bâtir, selon les mots d’Ivan Illich, une société « où l’acte personnel retrouve une valeur plus grande que la fabrication des choses et la manipulation des êtres ». Fondée non plus sur des valeurs abstraites et fluctuantes, mais sur des repères stables et solides, universellement intelligibles, cette société sera d’autant plus libre et responsable que nous serons enracinés, assurés par un « sentiment de continuité » (Orwell) entre l’avenir et le passé, entre nos ancêtres et nos héritiers, entre ce qui meurt et ce qui naît. Tout seul on va plus vite, ensemble on va plus loin. Pour le dire autrement, nous avons l’intime conviction que notre société sera organique ou qu’elle ne sera pas.8»

Mais concrètement, comment cette écologie intégrale, cette société organique, peut-elle se traduire ? «Nos limites» ne tombe pas dans le piège d’une idéologie qui nous décrirait par le menu une nouvelle société. La démarche de nos trois Veilleurs n’est pas utopique et ils n’entendent pas créer une nouvelle idéologie politique. Ils constatent la réalité actuelle avec acuité, mais ils observent aussi que des démarches concrètes d’écologie intégrale voient le jour. Le livre se termine par quelques exemples d’initiatives comme des démarches pédagogiques nouvelles, des exemples d’économies sociales, solidaires et écologiques.

Mais une question nous hante en lisant ce texte : et la politique ? La politique partisane est la grande absente de ce livre. Elle n’est pas évoquée et surtout, ce texte et ses auteurs sont absolument inclassables politiquement. Les médias nous avaient présenté la Manif pour tous comme un mouvement sociologiquement de droite. Les élus qui manifestaient étaient essentiellement à l’UMP, souvent de tendance libérale et la formule «libéral-conservateur» revenait souvent pour qualifier quelques personnalités présentes dans ce mouvement. Les Veilleurs sont souvent perçus comme des catholiques de bonne famille et nos trois auteurs semblent être issues de cet environnement. Or, alors qu’on s’attendrait à des jeunes gens de droite lisant avec gourmandise Valeurs actuelles et le Figaro, on se retrouve avec des intellectuels écrivant des lignes proches de la Décroissance et avec les idées de José Bové. Leurs auteurs de références se situent davantage à gauche de l’échiquier politique et ils dénoncent avec force le libéralisme économique. Et pourtant, cette pensée de gauche ne se reconnait pas dans les partis de gauche actuels. Le Parti Socialiste, le Front de Gauche et Europe Ecologie Les Verts sont gagnés par les idées libertaires. La famille socialiste est devenue sociétaliste, idéologie qui est combattue par nos trois auteurs, ainsi que par une de leur référence constante, Jean-Claude Michéa, un philosophe de gauche antilibéral mais aussi opposé aux réformes sociétales.

Mais cela a-t-il un sens de tenter de les enfermer dans le clivage droite-gauche ? Non, car leur quête du bien commun se moque pas mal de ces antagonismes. Leur liberté, leur désir du bien commun est ce qui leur permet d’avoir une réflexion aussi riche et aussi pertinente.«Nos limites» est le manifeste d’une nouvelle génération qui appelle à un nouvel art de vivre : l’écologie intégrale. Il est appelé à nourrir la réflexion et à féconder de nouvelles initiatives. C’est pour cela qu’il est urgent de le lire, de le faire connaître, de réfléchir et de discuter dessus.

 

Charles Vaugirard

DL

 

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2 réflexions au sujet de « Limites intégrales »

  1. J’ajouterai bien aussi Michel Maxime Egger entre autres cf son livre « La terre comme soi-même » (Labor et Fides)

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