José, Gérard, Noël et les autres

AVT_Gerard-Leclerc_438Le site du Figaro donne la parole à Gérard Leclerc, éditorialiste à France catholique et Radio Notre Dame. Ce journaliste et philosophe analyse la prise de position de José Bové, soutenu depuis par Noël Mamère (lire aussi le texte au bas de cet article ici), concernant la question de la PMA. Une bonne occasion pour évoquer le clivage idéologique de l’écologie politique française.

 

Dans un article sur Reporterre , Noël Mamère a pris la défense de José Bovécritiqué par son camp pour avoir déclaré la PMA incompatible avec les valeurs écologistes. Il lui emboite le pas déclarant que l’extension de la procréation médicalement assistée aux couples homosexuels et la gestation pour autrui n’ont pas à être promues au nom de l’écologie. Que pensez-vous de la position de ces deux frondeurs: est-elle logique? Se convertiraient-ils à l’écologie humaine?

N’allons pas trop vite en besogne. Mais cet article est très intéressant, Noël Mamère, fait référence à Jacques Ellul, philosophe et théologien précurseur de l’écologie dont il a été l’élève à Bordeaux. Dans le sillage d’Heidegger, celui-ci a pensé une critique de la raison technicienne et sa toute-puissance, qui assujettit l’homme. Jacques Ellul était croyant, il pensait l’écologie dans le cadre de la Création et de la place de l’homme par rapport à cette création.

Mamère (comme José Bové), contrairement à beaucoup d’autres Verts, a une conception philosophique de l’écologie, charpentée et assez globale. Il comprend bien qu’on ne peut pas être à la fois contre les OGM et pour la PMA, même si cela touche à des problématiques différentes. Il ne réduit pas l’écologie à sa dimension environnementaliste, de simple lutte contre le réchauffement climatique et pour la protection de la nature. Hélas il n’est pas majoritaire dans son camp…

En effet, dans le même temps les élus EELV Sergio Coronado et Esther Benbassa ont déposé une proposition de loi pour légaliser la PMA. Y aurait-il une profonde division dans le parti des verts, entre les adeptes de l’écologie intégrale et les tenants d’une idéologie libertaire?

Il y a en effet plusieurs familles chez les écologistes: de l’écologie modérée, à la décroissance, en passant par le fondamentalisme de l’écologie profonde (deep ecology) qui voit dans l’homme un prédateur à abattre. En France, l’écologie s’est alliée avec une certaine extrême-gauche libertaire. Une alliance idéologique qui laisse songeur: on ne voit pas très bien le rapport qu’il pourrait exister entre le libertarisme qui prône l’illimité et la mesure qu’implique l’écologie…D’ailleurs, les libertaires qui se sont ralliés à la cause écologique (type Cohn-Bendit) font souvent preuve d’un écologisme cosmétique, qui défend l’évolution des mœurs avant tout.

Qu’est-ce que l’écologie chrétienne?

L’écologie chrétienne s’inscrit dans une vision théologique du monde où la création a été remise à l’homme pour qu’il la domine dans le dessein de la cultiver, de l’enrichir, et non pas de la détruire. On a fait souvent un faux procès au christianisme: celui d’avoir légitimé, par la Bible l’emprise totale de l’homme comme «maitre et possesseur de la nature». Or Dieu dans la Genèse remet la Terre aux hommes en gérance, qui en deviennent les «ménagers» mais qui ont aussi pour mission de sauvegarder la création.

L’écologie est-elle un une forme de conservatisme?

L’écologie est une forme de sagesse fondée sur le respect du cosmos et de la vie. Elle réside tout de même principalement dans la préservation de l’intégrité de la nature, dans un respect de la création qui s’oppose à la primauté de la technique, et à une certaine mentalité progressiste agressive. Ellul notamment s’est opposé à l’idée selon laquelle la technique allait sauver l’homme, et à la conception des Lumières d’un progrès associé à la science. Günther Anders, le mari d’Hannah Arendt, philosophe allemand, a lui aussi critiqué la modernité technicienne. Dans L’obsolescence de l’homme, il met en garde contre la primauté de la technique qui transforme l’homme en objet et le rend donc obsolète.

Une opposition à la technique qui conduit donc à un refus de la PMA et de la GPA…

Oui, l’écologie chrétienne s’oppose à la technicisation du corps de la femme impliquée par la PMA et la GPA, qui consistent en une intrusion de la technique au cœur même du rapport fondamental de l’homme et de la femme, ce qui du point de vue d’une écologie intégrale, est inacceptable.

DL

Source : Par Eugénie Bastié, publié le 16/05/2014 à 10:40

 

 

PMA et GPA : pas vraiment écologistes

Noël Mamère,  jeudi 15 mai 2014

 

L’écologie se fonde largement sur la critique de la technique. Dès lors, l’extension de la procréation médicalement assistée aux couples homosexuels et la gestation pour autrui n’ont pas à être promues au nom de l’écologie. « Défendre la modernité, ce n’est pas se soumettre à la modernisation capitaliste et aux modes éphémères qu’elle génère », souligne Noël Mamère.


Le débat suscité par les propos de José Bové sur la PMA mérite plus que l’invective ou le mépris dont il a été l’objet de la part de nombreux écologistes patentés. Que José ait fait une confusion regrettable entre PMA (Procréation médicalement assistée), GPA (Gestation pour autrui), OGM (Organisme génétiquement modifié) et manipulation génétique, est une chose – ce sont des notions qui échappent à la grande majorité de nos concitoyens et la fatigue due à une campagne électorale menée dans 28 pays simultanément pour le groupe des Verts peut excuser cette maladresse.

Mais ce qui compte est ailleurs : le débat soulevé par José sur la bioéthique – parce que c’est de cela qu’il s’agit – est essentiel, pour la bonne raison qu’il s’en prend à un tabou dans l’écologie politique quant à la discussion sur la modernité et le rapport à la vie et à l’humain. A Europe-Ecologie-Les Verts, comme auparavant aux Verts, aucune réflexion n’est menée sur le fond. Il n’y a ni commission ni groupe de travail à ce sujet. Ce sont les commissions féministes ou LGBT (lesbiennes, gays, bi-sexuels et transsexuels) qui alimentent le programme à partir de leurs revendications, certes légitimes, mais ne partant pas toujours de la philosophie écologique en la matière. Ce débat traverse pourtant l’ensemble du mouvement écologiste international. Ainsi le droit à l’avortement, revendication juste et essentielle, du mouvement des femmes pour la libre disposition de leur corps n’est-il pas mentionné dans le programme des Verts mondiaux, rédigé au printemps 2001, lors du premier Congrès des Verts mondiaux, à Canberra, car les Verts africains et une partie des Verts sud-américains y étaient opposés.

Cela s’était traduit par une formule de compromis, alambiquée : « Les Verts défendent le droit à l’autodétermination des femmes, notamment en matière de contrôle des naissances par les moyens qu’elles jugent appropriés, libres de toute discrimination ou coercition ». L’insistance dans le préambule de ce texte sur les processus naturels qui maintiennent ou respectent les valeurs spécifiques de toutes les formes de vie renforçait ce sentiment d’un débat inachevé. Marina Silva, l’éminente ministre de l’environnement du gouvernement Lula et candidate des Verts à la dernière élection présidentielle, héritière de Chico Mendès et représentante d’une écologie populaire incontestable, était contre le droit à l’avortement.

La défense de la vie ne peut pas être liée seulement à l’idéologie religieuse, notamment chrétienne, mais à la représentation que se font les sociétés de l’être humain. Pour les sociétés occidentales, la représentation de l’être humain comme un être qui se situe à l’extérieur de la Nature et qui lui est étranger est considérée comme allant de soi. Dans d’autres cultures, notamment dans les sociétés marquées par le culte de la « Terre Mère », comme les sociétés indigènes, la continuité entre la terre, l’air, l’eau et le corps humain considérés comme indissociables, aboutit au refus de toute marchandisation et à un respect intégral de toutes les formes de vie sur terre.

Ce que nous dit aussi José c’est que les questions de la vie, des origines de la vie, des manipulations génétiques ne doivent pas être prises à la légère. Dans un monde où la troisième révolution industrielle passe, entre autres, par les biotechnologies, nous devons nous souvenir qu’une des dimensions historiques essentielles de l’écologie politique résulte de la critique de la technique. Depuis ses origines, ce débat occupe les pères de l’écologie politique. En France, dès les années 30, Jacques Ellul et Bernard Charbonneau mirent en garde les écologistes sur cette question et irriguèrent l’écologie politique de leur critique si fondamentale de la raison technicienne.

Ils considéraient que la technique, devenue autonome, rendait les hommes irresponsables. Dans un texte prophétique de 1935, Directives pour un manifeste personnaliste, ils écrivaient : « La technique domine l’homme et toutes les réactions de l’homme. Contre elle la politique est impuissante, l’homme ne peut gouverner parce qu’il est soumis à des forces irréelles, bien que très matérielles, dans toutes les sociétés politiques actuelles ». Ils avaient raison, car cette dimension technicienne est un élément essentiel à l’heure où les sciences de la vie deviennent l’enjeu d’une guerre commerciale impitoyable. L’objectif des entreprises n’est pas de défendre la vie humaine et la biodiversité, mais de les rendre rentables. Défendre la modernité ce n’est donc pas se soumettre à la modernisation capitaliste et aux modes éphémères qu’elle génère.

Au XIXème siècle, la théorie de l’évolution fut pervertie par le social-darwinisme qui considérait qu’on pouvait l’appliquer aux êtres humains. Ernst Haeckel, l’inventeur du mot « écologie », disait dans le même ouvrage où il créait le concept : « Si l’on voulait à tout prix établir une limite bien tranchée, c’est entre les hommes le plus distingués et les sauvages les plus grossiers qu’il faudrait la tracer, en réunissant aux animaux les divers types humains inférieurs. Cette opinion est en effet celle de beaucoup de voyageurs… Un Anglais qui a beaucoup voyagé et séjourné longtemps sur la côte occidentale de l’Afrique, écrit ceci : ’A mes yeux, le Nègre est une espèce humaine inférieure : je ne puis me décider à le regarder comme homme et comme frère ; car alors il faudrait aussi admettre le gorille dans la famille humaine’ » (1). Ernst Haeckel s’appuyait sur la théorie de Darwin pour établir la supériorité raciale des Blancs d’Europe du Nord. D’autres allèrent plus loin avec l’eugénisme. Si l’on n’y prend pas garde et si l’on abandonne l’écologie au seul domaine scientifique, nous connaîtrons de nouveaux dérapages de ce genre.

José est donc dans son rôle de vigie, au sens premier du terme. Ceux qui le traitent de partisan du retour à la bougie n’ont rien compris au film. Le clonage, comme la question des transhumains, sont devant nous. Les manipulations de la vie ne font que commencer. Ce n’est pas être réactionnaire que de s’interroger sur ces sujets éminemment politiques. A force de refuser ou de nier les débats, ceux-ci vous reviennent comme un boomerang au moment où l’on s’y attend le moins. L’écologie ce n’est pas la gauche libérale américaine plus l’environnementalisme, mais un paradigme en soi, qui n’est soumis ni aux religions, ni au culte du progrès. C’est une vision globale des relations entre l’homme et la nature. Chaque évolution dans ce domaine doit être examinée avec pragmatisme mais aussi avec des principes philosophiques. C’est ce que José nous a rappelé.

Note

[1] Histoire de la création des êtres organisés par les lois naturelles, 1866, cité par Patrick Dorléans, 2003, Il était une fois l’Evolution, Ellipses, p. 100-111.


Source : Noël Mamère pour Reporterre

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