Du neuf à l’Académie ?

Début mai, les membres des Académies pontificales des Sciences et des Sciences sociales se sont retrouvées pour un atelier de travail commun sur le thème : « Une humanité et une nature durables : notre responsabilité ». Au terme de 4 jours de réflexion, ils ont publié une déclaration finale dont voici la traduction. Avec quelques réflexions personnelles en fin de texte…

Acad sciences 2014

Stabiliser le climat et donner l’accès à l’énergie à tous, via une économie de type inclusive.

L’humanité est entrée dans une ère nouvelle. Nos progrès technologiques ont mené l’humanité à un carrefour. Nous sommes les héritiers de deux siècles de changements technologiques remarquables : énergie thermique, chemin de fer, télégraphe, électrification, transport automobile, aviation, chimie industrielle, médecine moderne, informatique et maintenant la révolution numérique, biotechnologies et nanotechnologies. Ces progrès ont changé notre monde économique et nos sociétés sont ainsi devenues plus urbaines, plus connectées et aussi, de plus en plus inégalitaires.
Mais, de la même manière que l’humanité a su affronter les changements révolutionnaires (Rerum novarum) de l’ère industrielle au XIXe siècle, nous avons aujourd’hui changer notre environnement naturel au point que certains scientifiques définissent notre époque comme étant celui de l’âge de l’anthropocène. Autrement dit, un temps où l’action humaine, à travers l’utilisation massive des énergies fossiles, a un impact décisif sur la planète. Si les tendances actuelles se poursuivent, ce siècle connaîtra des changements climatiques sans précédents et la destruction des écosystèmes aura des conséquences sévères. L’action humaine qui n’est pas respectueuse de la nature a un effet boomerang sur les êtres humains, créant des inégalités et aussi, comme dit le pape François, une « mondialisation de l’indifférence » et une « économie d’exclusion » (Evangelii Gaudium), mettant en danger notre solidarité avec les générations présentes et futures. Les avancées dans la productivité de tous les secteurs (agriculture, industrie et services) nous permet d’envisager la fin de la pauvreté, le partage de la prospérité et d’autres progrès encore dans nos modes de vie. Cependant, des structures sociales inégalitaires (EG) constituent désormais des obstacles pour une organisation de la production appropriée et durable, bloquant du coup la distribution équitable de ses fruits, deux réalités pourtant nécessaires pour atteindre les objectifs annoncés plus haut. Les relations de l’humanité avec la nature sont faussées par le fait que nous ne prenons pas le mesure de la portée de nos actions pour les générations actuelles et à venir. Les forces du marché seules, au moment où nous perdons le sens éthique de nos actions collectives, ne peuvent pas résoudre les crises interdépendantes de la pauvreté, de l’exclusion et de l’environnement. Cependant, les manquements des marchés sont aussi liés aux manquements de nos institutions, qui n’ont pas toujours visé le bien commun de tous.

 

Les problèmes ont été exacerbés par le fait que l’activité économique est couramment mesurée seulement en terme de PIB et ainsi ne prend pas en compte la dégradation de la Terre qui est en cours ni les inégalités abjectes entre pays et au sein de chaque pays. La croissance du PIB s’est accompagné d’un accroissement insupportable de l’écart entre riches et pauvres, qui n’ont toujours pas accès aux progrès de notre siècle. Par exemple, environ 50 % de l’énergie n’est accessible qu’à 1 milliards d’être humains, alors que les effets négatifs sur l’environnement de sa production sont ressenti par 3 milliards d’autres qui pourtant n’accèdent pas à cette énergie. Trois milliards d’humains continuent ainsi de cuire, de se chauffer et de s’éclairer avec des méthodes dangereuses pour leur santé.L’utilisation massive d’énergie fossile qui est au cœur de notre système énergétique global perturbe le climat de la planète et acidifie les océans du monde. Le réchauffement climatique et les évènements climatiques extrêmes qui lui sont associés vont atteindre des niveaux sans précédents au cours de la vie de nos enfants. 40 % des pauvres du monde, qui sont le moins responsable de la pollution générée, souffriront le plus. Les pratiques d’une agriculture industrielle à grande échelle transforment nos paysages, à travesr le monde, endommageant les écosystèmes et menaçant la diversité et la survie mêm des espèces sur l’échelle de la planète. Pourtant, même avec cette échelle importante d’utilisation des terres, l’insécurité alimentaire menace toujours encore la planète, et 1 milliards d’humains souffrent encore de faim chronique et un autre, plus ou moins souffrent de malnutrition. De manière tragique, un tiers de la nourriture produite est gâchée, ce qui ressemble à « voler sur la table même des pauvres et des affamés », selon une expression du pape François. Puisque la pauvreté persiste, que les inégalités économiques et sociales se creusent et que l’environnement continue d’être détérioré, les gouvernements du monde appellent à l’adoption pour 2015 d’objectifs universels nouveaux, les Objectifs de développement durables (SGD – OMD), de manière à conduire les actions à l’échelle planétaire, après 2015. Pour atteindre ces objectifs, il faudra une coopération globale, des innovations technologiques qui sont à notre portée et des politiques volontaristes sur le plan économique et social, au niveau national et régional, ainsi qu’une régulation et une taxation des abus environnementaux, et une limitation des pouvoirs colossaux des multinationales, de manière à assurer une redistribution équitable des biens. Il est devenu clair que les relations de l’humanité avec la nature ont besoin d’être renouvelées par le biais d’actions coopératives et collectives, à tout niveau, local, régional et global.
Les bases technologiques et opérationnelles pour un vrai développement durable sont à notre portée. La pauvreté extrême peut être stoppée à travers des investissements ciblés pour faciliter l’accès aux énergies durables, à l’éducation, la santé, le logement, les infrastructures sociales et les moyens d’existence. Les inégalités sociales peuvent être réduite en défendant les droits humains, le respect de la loi, la mise en place d’une démocratie participative, l’accès universel aux services publics, la reconnaissance de la dignité humaine, une amélioration significative des politiques fiscales et sociales, une réforme éthique du monde de la finance, des politiques de création à grande échelle de création de postes de travail décents, l’intégration des secteurs économiques informels et populaires, et la collaboration nationale et internationale pour éradiquer les nouvelles formes d’esclavage, tels que le travail forcé ou l’exploitation sexuelle. Les systèmes énergétiques peuvent être rendus plus efficaces et moins dépendants du charbon, du pétrole et du gas naturel, pour réduire leur impact sur le changement climatique, pour protéger les océans et débarrasser l’atmosphère des polluants chimiques. La production alimentaire peut être rendue plus intense et moins consommatrice en terre et en eau, plus respectueuse des paysans et des peuples indigènes et moins polluante. Le gâchis alimentaire peut être réduit significativement, avec tous les avantages sociaux et écologiques que cela entrainera.
Peut être que le plus grand défi repose dans la sphère des valeurs humaines. Les obstacles principaux pour atteindre un modèle inclusif durable et humain sont les inégalités, les injustices, la corruption et les trafics humains. Nos économies, nos démocraties, nos sociétés et nos cultures payent un haut prix pour l’écart croissant entre riches et pauvres, entre nations et au sein de chaque pays. Et peut être que les aspects les plus délétères des écarts grandissants des rémunérations et de l’accès à la santé dans tant de pays sont d’augmenter les inégalités dans les chances. Surtout, l’inégalité, l’injustice globale et la corruption minent les valeurs éthiques, la dignité personnelle et les droits humains. Nous avons besoin, par dessus tout, de changer nos convictions et nos attitudes pour combattre la mondialisation de l’indifférence, avec sa culture du déchet et son idolâtrie de l’argent. Nous devons insister sur l’option préférentielle pour les pauvres, renforcer la communauté familiale et honorer et protéger la Création, comme une responsabilité impérative pour notre humanité pour les générations futures. Nous avons les capacités d’innovation et technologiques pour être de bons gardiens de la Création. L’humanité a besoin de manière urgente de rediriger nos relations avec la nature à partir des objectifs de développement durable, tout en soutenant des schémas inclusifs de développement économique et sociale. Une écologie humaine qui est saine en termes de valeurs éthiques, de manière à contribuer à l’achèvement d’une nature durable et d’un environnement équilibré. Aujourd’hui, nous avons besoin d’une relation mutuellement bénéfique : de vraies valeurs devraient ainsi infiltrer l’économie et le respect de la Création devrait promouvoir la dignité humaine et le bien être.
Ce sont là des sujets sur lesquels des religieux et des personnes de bonne volonté peuvent s’entendre. Ce sont là des préoccupations que des jeunes du monde entier peuvent prendre en compte, de manière à créer un monde meilleur. Notre message veut alerter sur les dangers de l’anthropocène qui sont réels et sur l’injustice sérieuse de notre modèle de globalisation. Pourtant, notre message veut d’abord être habité par l’espérance et la joie. Un monde plus sain, plus juste, plus prospère et plus durable est à notre portée. Les croyants parmi nous demandent au Seigneur de nous donner le pain de chaque jour qui est nourriture pour le corps et l’esprit.
Signataires : Prof. Vanderlei S. Bagnato ; Prof. Antonio M. Battro ; Prof. Joachim von Braun ; Prof. Edith Brown Weiss ; Marco Casazza ; Prof. Paul Crutzen ; Prof. Sir Partha Dasgupta ; Prof. Gretchen Daily ; Prof. Pierpaolo Donati ; Prof. Ombretta Fumagalli Carulli ; Juan Grabois ; Prof. Vittorio Hösle ; Prof. Charles Kennel ; Prof. Yuan T. Lee ; Prof. Pierre Léna ; Dr. Marcia McNutt ; Prof. Dr. Jürgen Mittelstrass ; Prof. Walter Munk ; Prof. Vittorio Possenti ; Prof. Ingo Potrykus ; Prof. V. Ramanathan ; Prof. Ignacio Rodríguez-Iturbe ; Prof. Louis Sabourin ; Prof. Jeffrey Sachs ; Msgr. Marcelo Sánchez Sorondo ; Prof. Bob Scholes ; Prof. Govind Swarup ; Prof. Rafael Vicuña ; Prof. Peter Wadhams ; Prof. Stefano Zamagni

Traduction : DL

On voit, à la lecture de ce texte que les intervenants prestigieux de ces académies irriguent la réflexion pontificale, et savent aussi se laisser interpeller par elle, notamment par les accents nouveaux du pape François. Le réchauffement climatique, l’idée d’anthropocène, la lecture des excès économiques et sociaux de notre modèle de mondialisation… Il y a des accords de fond qui sont importants à faire connaitre.

Reste toujours cette impression étrange ensuite qu’une assemblée prestigieuses de gens ayant de belles carrières a beaucoup de mal à être dans des propositions performatives pour obtenir les objectifs qu’elle sait bien décrire. Et il me semble qu’aujourd’hui, le chemin est encore plus important que les objectifs…

DL

PS : si vous voulez voir la « vitalité » des débats, une vidéo (pas très bien ficelée) redonne l’essentiel des interventions.

 

 

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Une réflexion au sujet de « Du neuf à l’Académie ? »

  1. Dans ce texte « l’Eglise » fait son travail : elle montre la direction. C’est très concret. Les « propositions performatives », c’est notre travail à tous, non ?

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