La vie qui parle

IMAG0511Pour rester dans la joie pascale, je vous propose de découvrir un texte récent de Jean-Claude Guillebaud, que nous fait connaître Jean Baptiste, un ami du blog.

Soyons clairs : assaillis de messages, d’informations, de publicités, de bruits, de discours et de tintamarre, nous rêvons parfois de faire sécession. Débrancher Internet, renoncer au portable, éteindre la radio et la télévision. Bref, une forte envie de retrait rôde dans l’air du temps. Comme jamais. Plusieurs signes en témoignent. De l’académicien Jean-¬Christophe Rufin parti vers Compostelle au généticien Axel Kahn arpentant l’Hexagone, en passant par l’ancien trader Jérôme Kerviel revenant à pied du Vatican, des gens connus – consciemment ou pas – participent de cette tendance.

Au demeurant, la randonnée en groupe, en montagne ou ailleurs, voire les pèlerinages, n’avaient pas connu autant d’adeptes depuis bien longtemps. Ces ruptures discrètes s’accompagnent d’un parti pris de silence, pour parler comme notre ancien rédacteur en chef Michel Cool. Ce besoin, lui aussi, est un signe. La pléthore de discours, de « messages », l’inflation des bavardages ¬profanent la parole et nous détournent d’elle. Aujourd’hui, nous devenons plus attentifs aux taiseux qui font parler leur vie.

Toutes proportions gardées, ce tropisme collectif n’est pas sans rapport avec celui du IVe siècle de notre ère, quand les Pères du désert se retranchèrent dans la vallée du Nil alors que le message évangélique risquait de se compromettre avec le temporel en devenant « la » religion officielle de l’Empire romain. Comme il y a 17 siècles, il est des ruptures plus radicales encore qu’une randonnée ou un pèlerinage. Une amie de La Vie m’a fait récemment découvrir Marcel Légaut, figure insolite, et magnifique, du christianisme contemporain.

Né en 1900 et mort en 1990, il était un grand universitaire, normalien et docteur en mathématiques, qui enseigna aux universités de Rennes et de Lyon. Vers la quarantaine, ce scientifique de haut vol décida, avec sa femme, de tourner le dos à la réussite. Obéissant au vœu évangélique de pauvreté, ils s’installèrent dans un alpage à 1 000 m d’altitude, avec 150 moutons. Réglant leur quotidien sur le travail, le silence, la méditation, la lecture, Mozart ou Bach. Ils eu¬rent six enfants. Marcel Légaut publia une vingtaine d’ouvrages et devint ainsi la figure rayonnante d’un christianisme renouvelé. J’en ai lu certains. Ils n’ont rien perdu de leur force, de leur fraîcheur, de leur pertinence. Il est vrai qu’on ne peut s’empêcher d’y « lire la vie » qui les a rendus possibles.

Légaut fut un cas. Il en est d’autres, pas forcément chrétiens. Songeons au choix de vie que fit jadis Joseph Delteil, un écrivain exceptionnellement talentueux. Né en 1898, il fut le contemporain de Légaut. Fêté et plusieurs fois primé dès le milieu des années 1920, après la parution de ses premiers livres, il rompit brutalement en 1937, à 39 ans, avec Paris et la notoriété littéraire. Retranché dans l’Hérault, à la Tuilerie de Massane, il y mena jusqu’à sa mort, en 1978, une existence de paysan vigneron, gourmand et sage. En 1968, il publia à nouveau, et son récit la ¬Deltheillerie devint immédiatement culte.
Témoigner avec sa vie : des millions d’inconnus s’y emploient. Leur absolue discrétion nous parle. Peut-être même qu’elle nous sauve.

Jean-Claude Guillebaud, journaliste, écrivain et essayiste
Créé le 15/04/2014

 

Le Christ est ressuscité.

DL

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